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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/500

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transformât pas en une guerre européenne, guerre où l’Angleterre, abandonnée de la Prusse et de l’Autriche, serait amenée à livrer l’Orient à la Russie et à demander bientôt à la France la paix et des secours contre le véritable ennemi de la grandeur et de la puissance anglaise dans les Indes.

Nous en demandons pardon au noble lord ; il se sauvera par l’absurde.

En effet, qu’est-ce que le traité dans sa généralité ? Rien, une faute gratuite, un mauvais vouloir, le cabinet anglais et le cabinet russe disant à la Porte qu’ils désirent autre chose que ce que désire la France. Jusque-là, il importe de le répéter, lord Palmerston n’a pas rencontré d’obstacles.

La Prusse et l’Autriche, si elles ratifient, ne signeront que par complaisance et avec tristesse. Peu leur importe, d’ailleurs, que les lots du pacha et du sultan soient délimités d’une façon ou d’une autre.

La Russie, à son tour, n’avait rien à objecter aux propositions de lord Palmerston contre Méhémet-Ali. Peu lui importe qu’on cède au pacha une portion plus ou moins considérable de la Syrie ou qu’on la lui enlève tout entière. On a cru long-temps que la Russie avait pris à cet égard l’initiative auprès de l’Angleterre, que le travail accompli aujourd’hui avait pour fondement premier des propositions russes à Londres ; on a parlé des propositions Brunow. C’est une erreur. Lord Palmerston peut réclamer les honneurs de l’invention. Voici comment.

A mesure que la question d’Orient mûrissait, du vivant de Mahmoud, la Russie, forte de son traité d’Unkiar-Skelessi, et fidèle à ses arrières-pensées sur l’Asie, se retirait de plus en plus en elle-même et suivait une politique d’isolement qui lui laissait une pleine liberté d’action. Qu’aurait-elle pu gagner à la politique des conférences, à la politique solidaire de l’Europe ? Qu’aurait-elle pu gagner en venant s’associer à l’alliance anglo-française, dont l’esprit était contraire à la domination des Russes en Orient ? Le silence, l’isolement, une parfaite indépendance, la situation étant donnée, était de l’habileté.

La bataille de Nézib ouvre la route du Taurus à Méhémet-Ali ; le sultan meurt ; une crise paraît imminente ; on agit auprès du pacha pour arrêter la marche de son armée victorieuse ; des négociations sont ouvertes entre la Porte et le pacha ; l’Europe s’alarme, l’Autriche en particulier craint, dans sa prudence consommée, que la paix du monde n’en soit troublée ; on rédige la note célèbre du 27 juillet, pour dire à la Porte de ne pas pousser plus loin les concessions avant de s’être concertée avec les puissances européennes ; à tort ou à raison, toutes les puissances signent ; l’envoyé russe à Vienne signe aussi.

Le cabinet russe désapprouva son agent, et le cabinet russe, dans sa politique, n’avait pas tort. Toute participation à la note le faisait sortir de cette politique libre et indépendante qui était la sienne et la seule bonne pour lui, tant que l’alliance anglo-française lui ôterait toute prépondérance dans une conférence européenne. Mieux valait pour la Russie de rester seule, armée de son traité avec la Porte, de son protectorat stipulé à Unkiar-Skelessi, que de perdre cette position pour venir déposer dans une urne un suffrage contre deux.