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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/496

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réunit sur la frontière une armée de soixante-dix mille hommes. Nous sommes loin de l’en blâmer ; c’était son droit, c’était plus, c’était son devoir. Que ce devoir étroitement accompli nous rappelle aujourd’hui le nôtre. On veut se jeter dans des entreprises dont il n’est donné à qui que ce soit de prévoir les conséquences, les contre-coups, les complications ; on a voulu nous lancer dans l’inconnu : soit. Que la France proportionne ses préparatifs et ses précautions aux plus grands évènemens. La France le peut ; la prudence comme l’honneur le lui commandent.

Aujourd’hui on abuse de la modération de son langage, de ses paroles mesurées, courtoises, du désir qu’elle a trop montré peut-être de tout concilier, de son amour de la paix. Parce qu’elle s’est abstenue de toute parole arrogante et impérieuse, parce qu’en faisant valoir les considérations d’équité qui militent en faveur du possesseur de la Syrie, elle n’a pas dit : « Malheur à qui y touchera ! » on voudrait aujourd’hui lui persuader à elle-même qu’elle n’a jamais rien voulu de sérieux, que tout ce qu’elle désirait, c’était de ne pas agir elle-même contre Méhémet-Ali, que dès-lors la convention qu’on vient de signer ne peut lui être désagréable !

Au reste, empressons-nous de le dire, il n’y a pas dans cette conduite et dans ce langage, à beaucoup près, tout ce qu’il y aurait de blessant et d’ironique, s’ils venaient d’ailleurs. Le noble lord ne se doute pas de toute la portée morale de ses faits et de ses paroles. Il connaît mal, trop mal pour un ministre des affaires étrangères, le continent, la France, nos mœurs, le génie de notre nation, notre logique politique, notre juste susceptibilité, le caractère français. En vérité, sur la question intentionnelle, nous sommes prêts à accorder au noble lord un verdict avec circonstances atténuantes.

Nous sommes convaincus qu’il est, à cette heure, étonné, embarrassé, et s’il y avait chez lui moins d’orgueil, nous ajouterions, chagrin, des effets que son coup de tête a déjà produits de ce côté-ci de la Manche. II ne s’y attendait pas, et sur ce point il a fait partager à quelques-uns de ses collègues toutes ses illusions.

Aussi nous disent-ils avec un sérieux qu’on a peine à garder de son côté :

« L’alliance anglo-française, personne n’y touche ; elle nous est plus chère que jamais. Deux amis intimes ne peuvent-ils pas différer d’opinion sur un point particulier ? » C’est là, ou à peu près, le langage qu’un ministre anglais tenait, il y a peu de jours, dans le parlement. Quand il parlait du prix qu’il attache à l’alliance française, il ne mentait pas. Seulement son esprit si distingué d’ailleurs, son bon sens, avaient, sous l’influence de lord Palmerston, oublié que si l’on peut se séparer de son allié sans conséquences fâcheuses, cela ne peut arriver qu’à trois conditions : que la question sur laquelle on se divise d’opinion ne soit que secondaire, que la division n’entraîne d’autres conséquences que l’inaction et le statu quo, enfin et surtout que l’allié qui s’obstine dans son dissentiment ne passe pas par cela même dans un autre camp. Si l’une des trois conditions manque, que devient l’alliance ? Que pourrait-elle