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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/49

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COLOMBA.

à cheval parlant tous ensemble et se pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l’air qu’il avait en tête de son peloton lorsqu’il lui distribuait les réprimandes et les jours de salle de police :

— Mes amis, dit-il, je vous remercie de l’affection que vous me montrez, de celle que vous portiez à mon père ; mais j’entends, je veux que personne ne me donne des conseils. Je sais ce que j’ai à faire.

— Il a raison, il a raison, s’écrièrent les bergers. Vous savez bien que vous pouvez compter sur nous.

— Oui, j’y compte ; mais je n’ai besoin de personne maintenant, et nul danger ne menace ma maison. Commencez par faire demi-tour, et allez-vous-en à vos chèvres. Je sais le chemin de Pietranera, et n’ai pas besoin de guides.

— N’ayez peur de rien, Ors’Anton’, dit le vieillard ; ils n’oseraient se montrer aujourd’hui. La souris rentre en son trou lorsque revient le matou.

— Matou toi-même, vieille barbe blanche ! dit Orso. Comment t’appelles-tu ?

— Eh quoi ! vous ne me connaissez pas, Ors’Anton’, moi qui vous ai porté en croupe si souvent sur mon mulet qui mord ? Vous ne connaissez pas Polo Griffo ? Brave homme, voyez-vous, qui est aux della Rebbia corps et ame. Dites un mot, et quand votre gros fusil parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son maître, ne se taira pas. Comptez-y, Ors’Anton’.

— Bien, bien ; mais, par tous les diables ! allez-vous-en et laissez-nous continuer notre route.

Les bergers s’éloignèrent enfin, se dirigeant au grand trot vers le village ; mais de temps en temps ils s’arrêtaient sur tous les points élevés de la route, comme pour examiner s’il n’y avait point quelque embuscade cachée, et toujours ils se tenaient assez rapprochés d’Orso et de sa sœur pour être en mesure de leur porter secours au besoin. Et le vieux Polo Griffo disait à ses compagnons : Je le comprends, je le comprends. Il ne dit pas ce qu’il veut faire, mais il le fait. C’est le vrai portrait de son père. Bien ! dis que tu n’en veux à personne ! tu as fait un vœu à sainte Nega[1]. Bravo ! Moi je ne donnerais pas une figue de la peau du maire. Avant un mois, on n’en pourra pas faire une outre.

  1. Cette sainte ne se trouve pas dans le calendrier. Se vouer à sainte Nega, c’est nier tout de parti pris.