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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/476

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Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.
S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ ville,
Il y trouverait mieux, pour émouvoir sa bile,
Qu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet ;
Nous avons autre chose à mettre au cabinet.
O notre maître à tous ! si ta tombe est fermée,
Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,
Trouver une étincelle, et je vais t’imiter !
J’en aurai fait assez si je puis le tenter.
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,
Parlait la vérité, ta seule passion,
Et pour me faire entendre, à défaut du génie,
J’en aurai le courage et l’indignation

Ainsi je caressais une folle chimère.
Devant moi cependant, à côté de sa mère,
L’enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc
Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement.
Le spectacle fini, la charmante inconnue
Se leva. Le beau cou, l’épaule à demi nue
Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;
Et, lorsque je la vis, au seuil de sa maison,
S’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.
Hélas ! mon cher ami, c’est là toute ma vie.
Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,
Mon corps savait la sienne, et suivait la beauté ;
Et quand je m’éveillai de cette rêverie,
Il ne m’en restait plus que l’image chérie
« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
« Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

ALFRED DE MUSSET.