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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/475

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Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,
D’entendre au fond de l’ame un cri de la nature,
D’essuyer une larme, et de partir ainsi,
Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ?

Enfoncé que j’étais dans cette rêverie,
Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,
Je vis que, devant moi, se balançait gaiement
Sous une tresse noire un cou svelte et charmant.
Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,
Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire ;
Un vers presque inconnu, refrain inachevé,
Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.
J’osai m’en souvenir, même devant Molière ;
Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas ;
Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,
Regardant cette enfant qui ne s’en doutait guère :
« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
« Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
Que l’antique franchise, à ce point délaissée,
Avec notre finesse et notre esprit moqueur,
Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;
Que c’était une triste et honteuse misère
Que cette solitude à l’entour de Molière,
Et qu’il serait bien temps, comme dit la chanson,
De sortir de ce siècle, ou d’en avoir raison ;
Car à quoi comparer cette scène embourbée,
Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?
La lâcheté nous bride, et les sots vont disant
Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent ;
Comme si les travers de la famille humaine
Ne rajeunissaient pas, chaque an, chaque semaine.
Notre siècle a ses mœurs, partant sa vérité ;
Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

Ah ! j’oserais parler, si je croyais bien dire.
J’oserais ramasser le fouet de la satire,
Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,