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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/469

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l’Orient se révélait à moi avec ses nuits silencieuses et ses maisons pleines de mystère. Alors je vins à penser que celui-là serait un sorcier bien habile qui pourrait dire ce que tout cela sera dans un demi-siècle.

Le harvi avait donc échoué complètement ; mais enfin que voyait ce négrillon dans le creux de sa main ? Comment la farce se jouait-elle ? Par hasard, je pus l’apprendre.

Un mois après, à bord de la Zénobie, en route pour Bombay, je retrouvai le lieutenant St… et son négrillon, le même qui avait servi de compère au harvi. -C’était assurément une soirée magique : le flot calme de la mer Rouge baignait mollement la ligne de sable qui s’allonge au pied des grands monts de la côte d’Arabie ; les étoiles, reflétées dans les eaux, semblaient des lumières phosphorescentes se jouant à la proue du navire. L’instant ne pouvait être mieux choisi… Le lieutenant St… me donna donc l’explication suivante

Le grand art du harvi, c’est de savoir se faire entendre de l’enfant sans que personne de l’assemblée puisse distinguer un seul mot de ce qu’il dit, tandis qu’il semble murmurer des paroles mystérieuses. D’abord il effraie le compère improvisé, le menace de lui montrer le diable, lui dicte les réponses que parfois celui-ci entend de travers (comme dans le cas de la dame aux trois jambes), et, pour le forcer à parler, de son orteil il lui presse le pied d’une façon horrible ; manœuvre dissimulée aux yeux du public par la longue robe dont s’enveloppe le sorcier. S’il devine juste, la gloire de la réussite lui revient de droit ; s’il se trompe, on s’en prend à l’enfant. Souvent le hasard l’a merveilleusement servi. Aussi la goutte d’encre est-elle considérée comme infaillible par tous les Égyptiens, dont le harvi est depuis long-temps en possession d’amuser les soirées. »


II

Il suffit parfois d’une expérience manquée pour dégoûter à tout jamais des plus curieux spectacles, et je me sentis prévenu contre les merveilles de l’Inde.

Deux mois plus tard, faisant route de Bombay à Pounah, je m’arrêtai à Karli pour visiter le temple souterrain creusé dans la colline qui fait face au village ; et, pendant la chaleur du jour, je me reposais sous l’ombrage des cocotiers, si beaux en ce lieu, quand je vis s’avancer, au bruit d’instrumens discordans, une bande d’Hindous.