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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/45

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COLOMBA.

autrefois à la ceinture d’un de ces caporaux à qui je dois l’honneur de votre connaissance. Colomba le croit si précieux, qu’elle m’a demandé ma permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop si je dois l’accorder, car j’ai peur que vous ne vous moquiez de nous.

— Ce stylet est charmant, dit miss Lydia, mais c’est une arme de famille, et je ne puis l’accepter.

— Ce n’est pas le stylet de mon père, s’écria vivement Colomba. Il a été donné à un des grands parens de ma mère par le roi Théodore. Si mademoiselle l’accepte, elle nous fera bien plaisir.

— Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne dédaignez pas le stylet d’un roi.

Pour un amateur, les reliques du roi Théodore sont infiniment plus précieuses que celles du plus puissant monarque. La tentation était forte, et miss Lydia voyait déjà l’effet que produirait cette arme posée sur une table en laque dans son appartement de Saint-James’s-Place. Mais, dit-elle, en prenant le stylet avec l’hésitation de quelqu’un qui veut accepter, et adressant le plus aimable de ses sourires à Colomba :

— Chère mademoiselle Colomba… je ne puis… je n’oserais vous laisser ainsi partir désarmée.

— Mon frère est avec moi, dit Colomba d’un ton fier, et nous avons le bon fusil que votre père nous a donné. — Orso, vous l’avez chargé à balle ?

Miss Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger qu’on court à donner des armes coupantes ou perçantes à ses amis, exigea un sou en paiement.

Il fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil, Colomba l’embrassa, puis après vint offrir ses lèvres de rose au colonel tout émerveillé de la politesse corse. De la fenêtre du salon, miss Lydia vit le frère et la sœur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaient d’une joie maligne qu’elle n’y avait point encore remarquée. Cette grande et forte femme, fanatique de ses idées d’honneur barbare, l’orgueil sur le front, les lèvres courbées par un sourire sardonique, emmenant ce jeune homme armé comme pour une expédition sinistre, lui rappela les craintes d’Orso, et elle crut voir son mauvais génie l’entraînant à sa perte. Orso, déjà à cheval, leva la tête et l’aperçut. Soit qu’il eût deviné sa pensée, soit pour lui dire un dernier adieu, il prit l’anneau égyptien qu’il avait suspendu à un cordon, et le porta à ses lèvres. Miss Lydia quitta la fenêtre en rougissant, puis s’y remettant presque aussitôt, elle vit les deux Corses s’éloigner rapidement au galop de leurs petits poneys, se dirigeant vers les montagnes. Une demi-heure après, le colonel, au