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son sourire, dont sa mère avait un instant douté, y répondit et ne cessa plus. Délicieux ravage ! le cilice à l’instant s’émoussa, et, à partir de ce jour, les bonnes carmélites eurent tort.

Elle y pensa pourtant encore par intervalles ; dans ses plus grandes dissipations, elle entretenait de ce côté quelque commerce de lettres elle leur écrivait à chaque assaut, à chaque douleur ; elle leur revint à la fin, et se partagea entre elles et Port-Royal. Elle était chez ces mêmes carmélites du faubourg Saint-Jacques, lorsqu’elle mourut ; elle y était lorsque Mme de La Vallière y entra, et, parmi les assistans touchés, on put la remarquer pour l’abondance de ses larmes. La vie de Mme de Longueville a de ces symétries harmonieuses, de ces accords et de ces retours qui la font aisément poétique, et auxquels l’imagination, malgré tout, se laisse ravir. C’est ainsi (j’ai omis de le dire) qu’elle était née au château de Vincennes, durant la prison du prince de Condé son père (1619), à ce Vincennes où son frère le grand Condé, captif, cultivera des œillets un jour, à ce Vincennes de saint Louis, destiné à porter au front, dans l’avenir, l’éclaboussure du sang du dernier Condé.

Elle fréquenta beaucoup, avec le duc d’Enghien, l’hôtel de Rambouillet, alors dans sa primeur, et l’on a des lettres à elle de M. Godeau, évêque de Grasse, qui sont toutes pleines de myrtes et de roses. Ce genre d’influence fut sérieux sur elle, et sa pensée, même repentante, s’en ressentira toujours. A cette époque et avant que la politique s’en mêlât, elle et son frère, et cette jeune cabale, déjà décidée à l’être, ne songeait encore, est-il dit [1], qu’à faire briller leur esprit dans des conversations galantes et enjouées, qu’à commenter et raffiner à perte de vue sur les délicatesses du cœur. Il n’y avait pour eux d’honnêtes gens qu’à ce prix-là. Tout ce qui avait un air de conversation solide leur semblait grossier, vulgaire. C’était une résolution et une gageure d’être distingué, comme on aurait dit soixante ans plus tard, d’être supérieur, comme on dirait aujourd’hui : on disait alors précieux.

Mlle de Bourbon avait vingt-trois ans (1642), lorsqu’on la maria au duc de Longueville, âgé de quarante-sept ans, déjà veuf d’une princesse de plus de vertu que d’esprit, que j’ai montrée ailleurs [2] très liée avec les mères de Port-Royal durant l’époque dite de l’Institut du Saint Sacrement et dans la période de M. Zamet ; il en avait une

  1. Mémoires de Mme de Nemours.
  2. Port-Royal, tom. I, pag. 341.