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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/441

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nécessaires pour rendre régulière sa nomination. Il est vrai, comme on l’a dit, que M. Poisson, qui aimait tendrement ses enfans, leur a laissé une fortune considérable, fruit de ses économies ; mais on doit ajouter que jamais le soin de sa fortune ne put le distraire un instant de ses travaux, et que, menacé tout à coup d’une ruine totale, il montra une force d’ame dont peu de personnes seraient capables. C’était en 1821 : depuis long-temps M. Poisson avait pris l’habitude de remettre toutes ses épargnes à une personne qui devait acheter des rentes et placer successivement les intérêts. Sa confiance était telle qu’il n’avait aucun reçu et ne demandait jamais à voir aucun papier. Le dépôt s’était accru ainsi jusqu’à la somme de 300,000 francs. Un jour, on vient lui annoncer que son ami l’a trahi, qu’il n’a rien acheté et que tout est perdu. M. Poisson, qui était déjà père de plusieurs enfans, fut très sensible à ce coup, mais il sut maîtriser son émotion. Il n’en fit confidence qu’à son ami M. Thénard, et alla passer quelque temps à la campagne, où il composa un de ses plus beaux mémoires. Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu’un tel homme devait avoir une grande force de caractère, et que, s’il était intéressé, il l’était d’une singulière façon ? Au reste, pour achever l’histoire, je vous dirai que, grace à la loyauté du fils de ce dépositaire infidèle, M. Poisson finit par recouvrer les 300,000 francs : il fallut attendre plusieurs années, et, durant cette longue épreuve, le géomètre, qui sut toujours se taire, ne cessa pas un seul instant de produire de nouveaux travaux et de remplir tranquillement les fonctions dont il était investi.

Je m’arrête ici, monsieur, car je n’ai pas la prétention d’écrire un éloge, et je ne veux que vous transmettre mes impressions et mes souvenirs. Dans tous les temps, la mort de M. Poisson aurait laissé des regrets infinis ; de nos jours, sa vie mérite de servir d’exemple et d’enseignement : car, possédant tout ce qu’il fallait pour briller aux yeux de la foule, il sut renoncer à ces faciles succès qui ont perdu tant de monde, pour se livrer exclusivement aux progrès de la science. Mais si de son vivant il a pu renoncer à quelques applaudissemens, la postérité, qui met chaque chose à sa place, le récompensera de ce léger sacrifice en entourant sa mémoire de vénération et de respect ; et la jeunesse appelée à combler les grands vides qui se forment sans cesse au milieu de nous, sentira qu’il n’y a pas d’hommes plus regrettables ni plus dignes d’être imités que ceux qui savent également graver leur nom dans l’histoire et dans le cœur de leurs amis.