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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/42

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REVUE DES DEUX MONDES.

que je puis m’échapper encore. Une fois qu’elle m’aura conduit au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans l’abîme. — Alors Orso donna à miss Nevil quelques détails sur la mort de son père, et rapporta les principales preuves qui se réunissaient pour lui faire regarder Agostini comme le meurtrier. — Rien, ajouta-t-il, n’a pu convaincre Colomba. Je l’ai vu par sa dernière lettre. Elle a juré la mort des Barricini ; et… miss Nevil, voyez quelle confiance j’ai en vous… peut-être ne seraient-ils plus de ce monde, si, par un de ces préjugés qu’excuse son éducation sauvage, elle ne se persuadait que l’exécution de la vengeance m’appartient en ma qualité de chef de famille, et que mon honneur y est engagé.

— En vérité, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous calomniez votre sœur.

— Non, vous l’avez dit vous-même… elle est Corse… elle pense ce qu’ils pensent tous… Savez-vous pourquoi j’étais si triste hier ?

— Non, mais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accès d’humeur noire… Tous étiez plus aimable aux premiers jours de notre connaissance.

— Hier, au contraire, j’étais plus gai, plus heureux qu’à l’ordinaire. Je vous avais vue si bonne, si indulgente pour ma sœur !… Nous revenions, le colonel et moi, en bateau. Savez-vous ce que me dit un des bateliers dans son infernal patois : « Vous avez tué bien du gibier. Ors’Anton’mais vous trouverez Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous. »

— Eh bien ! quoi de si terrible dans ces paroles ? Avez-vous donc tant de prétentions à être adroit chasseur ?

— Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n’aurais pas le courage de tuer Orlanduccio ?

— Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l’air de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu’il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt la quitter.

— Pas avant d’avoir été à Pietranera. Vous l’avez promis à ma sœur.

— Et si nous manquions à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à quelque atroce vengeance ?

— Vous rappelez-vous ce que nous contait l’autre jour monsieur votre père de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de faim s’ils ne font droit à leurs requêtes ?

— C’est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim ? J’en doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis Mlle Colomba vous pré-