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visiter ses malades avec lui, et qui ne dut pas augurer beaucoup de son élève, lorsqu’il s’aperçut que la vue de l’opération la plus simple le faisait tomber en défaillance. Ce fut ainsi que l’étudiant en chirurgie traversa les premières années de la révolution. En 1796. M. Lenfant engagea ses élèves à suivre les cours d’histoire naturelle institués, à l’École Centrale nouvellement fondée à Fontainebleau. Un de ces jeunes gens, nommé Vanaud, se hâta de se rendre aux cours ; mais les leçons d’histoire naturelle n’étaient pas commencées, et il allait se retirer, lorsque le professeur de mathématiques, M. Biller, qui n’avait guère d’élèves, accosta ce jeune homme, et s’efforça de lui persuader que les mathématiques étaient indispensables aux chirurgiens. Vanaud assista à la leçon, et, sans trop comprendre, il écrivit sous la dictée du professeur l’énoncé de quelques questions que devaient résoudre les élèves déjà instruits dans les premiers élémens. En sortant du cours, il fit part à ses camarades de ce qui lui était arrivé, et il leur communiqua les questions proposées. Ce fut une espèce de révélation pour M. Poisson. Sans s’être jamais arrêté à ce genre de considérations, sans connaître ni les notations ni les méthodes de l’algèbre, sans avoir jamais fait aucune étude préliminaire, il les résolut de lui-même, et dès ce jour il sentit, naître en lui cet amour des mathématiques qui ne devait plus le quitter et qui a fait sa gloire. Il serait à désirer que l’on pût toujours constater le premier pas fait dans une carrière quelconque par un homme éminent ; malheureusement, il est difficile de saisir le premier anneau de cette chaîne, car souvent les objets qui nous entourent et les personnes avec lesquelles nous vivons préparent longuement à notre insu les germes qui doivent se développer plus tard. Mais il n’en est pas ainsi dans les sciences de déduction, car celui qui marche sans guide est forcé de deviner à la hâte une suite de vérités qui s’enchaînent et qui doivent concourir à résoudre une question ou à démontrer une proposition dont la place est invariablement fixée, et qui a coûté quelquefois à l’humanité, dans son enfance, plusieurs siècles de travaux. Tout le monde a entendu raconter comment Pascal, à qui son père avait défendu l’étude de la géométrie, sut le fléchir en devinant à douze ans, par la force de son génie, les premières propositions d’Euclide. Ce fait extraordinaire, rapporté par une femme, a trouvé bien des incrédules, et cependant il n’est guère plus difficile à comprendre que la divination du jeune élève en chirurgie, surtout si l’on veut se rappeler que Pascal entendait continuellement parler de géométrie, et que le docteur Lenfant n’entretenait pas d’algèbre ses élèves.