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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/382

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L’esprit de vertige et d’erreur semblait s’être emparé de la cour de Berlin et la pousser dans une voie de perdition. Comment ses hommes d’état n’avaient-ils pas compris qu’au point où en était arrivée la lutte entre la France et les grandes monarchies de l’Europe, Napoléon ne pouvait pas rester dans l’incertitude sur les dispositions de la Prusse, qu’il avait déjà trop d’ennemis pour lui permettre d’en grossir le nombre, qu’après avoir vainement épuisé pendant quatre ans toutes les ressources de sa politique pour s’en faire un allié, il fallait qu’au moins il pût être assuré qu’elle resterait neutre ; que si elle avait le malheur de tremper dans les projets de la coalition, il ne lui laisserait le choix qu’entre ces deux partis, expier sa faute en se livrant à lui sans partage, ou entrer en guerre. La convention de Potsdam était une énorme faute, parce que, lorsqu’elle fut signée, la Prusse avait laissé échapper l’occasion d’agir avec succès. Ulm était sur le point de capituler ; Vienne allait nous ouvrir ses portes : l’Autriche, vaincue et découverte, ne pouvait plus être sauvée que par les Russes, qui arrivaient à marches forcées du fond de la Moravie. Cependant tout n’était pas encore désespéré. Le fatal traité de Potsdam une fois signé, il ne fallait pas perdre un jour, un moment ; il fallait marcher sur le Danube, forcer l’empereur à lâcher sa proie et à se retourner. Le salut de la Prusse était dans la rapidité de ses coups. En un cas si critique, les demi-mesures ne faisaient qu’aggraver la première faute et la rendre irréparable. Il n’y avait plus à se ménager des voies de réconciliation avec Napoléon : la Prusse s’était trop compromise pour en espérer jamais un pardon sincère. Au lieu d’adopter cette politique forte et hardie, le roi aima mieux temporiser, et se jeta, par ses fausses mesures, dans les serres de son ennemi.

Le comte d’Haugwitz arriva dans le camp de l’empereur trois jours avant la bataille d’Austerlitz. D’après les instructions de sa cour, il eût été alors mal habile à lui de remplir sa mission, comme à Napoléon de l’écouter. D’un commun accord, les explications furent ajournées. Ce qui fait que la victoire d’Austerlitz est une si grande page de la vie de l’empereur, c’est qu’il mit pour enjeu, sur ce champ de bataille, sa fortune et celle de la France. S’il avait été vaincu, il eût été perdu : cent mille Prussiens lui fermaient sa retraite sur le Rhin. En triomphant des Russes et des Autrichiens, il triomphait aussi de la Prusse, qui n’avait plus qu’à se faire pardonner, à force d’humilité, ses dernières fautes. On sait le mot de l’empereur au comte d’Haugwitz, qui vint mêler ses félicitations à celles de nos alliés : « C’est un