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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/375

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à l’aigrir contre nous. Il se croyait dupe de notre habileté, et il était humilié d’avoir concouru à son insu à fonder notre prépondérance en Allemagne, tandis qu’il n’était intervenu dans l’opération que pour la diminuer en la partageant.

Aussitôt après, la rupture de la paix d’Amiens, Napoléon avait occupé militairement le Hanovre et le royaume de Naples : le Hanovre, possession du roi d’Angleterre, où affluaient les principaux produits de l’industrie britannique destinés aux marchés de l’Allemagne ; le royaume de Naples, qui était soumis sans réserve à l’action du cabinet de Londres. Or, la Russie avait pris Naples et le Hanovre sous sa protection. Elle fût blessée que nous eussions pris possession de la rade de Tarente et de l’électorat sans la consulter, et sollicité par le premier consul de prononcer en arbitre suprême dans les différends qui mettaient les armes aux mains de la France et de l’Angleterre, l’empereur Alexandre déclina ce rôle, qui eût embarrassé sa délicatesse, pour s’en tenir à celui de médiateur, qui laissait plus de latitude à ses exigences. Ses décisions furent celles non d’un juge impartial, mais d’un ami passionné de l’Angleterre. L’éclat que fit ensuite ce prince à la mort du duc d’Enghien, et les explications amères qui eurent lieu à cette triste occasion entre le czar et le chef de la France, achevèrent de détruire toute harmonie entre eux.

A dater de ce moment, nous perdîmes tout espoir, non-seulement de nous attacher la Russie, mais même de la retenir dans une ligne de modération. C’en était fait, elle avait arboré les couleurs de nos ennemis. La guerre n’était point encore déclarée sur le continent, mais tout équilibre était rompu entre les cabinets. Nous étions assurés d’avoir à combattre, dans un avenir plus ou moins prochain, l’Angleterre, l’Autriche et la Russie, à moins que nous ne pussions réussir à les contenir par le frein d’une redoutable alliance.

Des trois grandes monarchies du continent, il n’y en avait plus qu’une seule disponible pour nos vues fédératives : c’était la Prusse. Cette monarchie pouvait mettre sur pied deux cent mille hommes ; par elle, nous atteignions l’Autriche et la Russie. Son peuple avait le goût et le sentiment de la guerre ; sa voix était écoutée dans les conseils de l’Europe. Si nous parvenions à l’attacher à notre fortune, l’équilibre se trouverait aussitôt rétabli entre les cabinets : la Russie et l’Autriche seraient maîtrisées, et si elles voulaient absolument combattre, la défaite serait le prix de leur témérité. Si au contraire nos ennemis l’emportaient à Berlin comme ils l’emportaient déjà à Saint-Pétersbourg et à Vienne, ce ne serait plus avec trois puissances