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en Italie, et qu’il combinât entre les puissances de première classe un nouvel équilibre qui ne laisserait à la cour impériale qu’une influence secondaire, et donnerait à la France la suprématie. Son plan une fois arrêté, il l’exécuta avec une audace et une dextérité merveilleuses. Il commença par s’assurer du concours de la Russie, garante de la paix de Teschen ; il flatta l’orgueil d’Alexandre, en lui proposant de concourir avec lui à la nouvelle organisation qui allait être donnée à l’Allemagne. L’empereur Alexandre tenait à honneur de faire sentir son influence sur la confédération ; il ne voulait pas que les changemens qui allaient s’y consommer fussent l’ouvrage seulement de la France. D’ailleurs étroitement uni par le sang aux maisons de Bavière, de Bade et de Wurtemberg, il leur avait promis d’appuyer leurs prétentions dans la répartition des indemnités ; enfin, il n’était pas insensible aux avances d’un homme qui remplissait l’Europe de l’éclat de ses grandes actions. Il accepta donc comme une marque de haute courtoisie l’offre que lui fit le premier consul.

C’était surtout à Berlin que Bonaparte avait placé son point d’appui, pour assurer le succès de ces combinaisons. La Prusse était la pièce essentielle du nouveau système qu’il méditait de fonder au-delà du Rhin ; il voulait la satisfaire de manière à la rendre redoutable à l’Autriche, et fortifier le nord aux dépens du midi. Il ne faisait que suivre, en procédant ainsi, les traditions de François Ier, du cardinal de Richelieu et de Louis XIV. Frédéric-Guillaume entra avec une véritable passion dans les vues du premier consul. Au fond, ce que la Prusse avait perdu sur la rive gauche était peu de chose ; c’étaient les duchés de Gueldres et de Juliers, la principauté de Mœurs et une partie du duché de Clèves. La population de ces domaines ne s’élevait pas au-delà de cent trente-sept mille ames, et leur revenu était à peine de trois millions. S’il ne s’était agi pour elle que de recevoir la valeur exacte de ce qu’elle possédait sur la rive gauche, elle n’eût pas apporté dans cette affaire l’ardeur qu’elle y mettait ; mais elle avait résolu de profiter de l’amitié de la France, pour se faire assigner une large part dans ces indemnités. Elle mit donc en œuvre tout ce qu’elle avait de séduction pour captiver le premier consul, et l’intéresser à son sort aussi bien qu’à celui du prince de Nassau, beau-frère du roi. Frédéric-Guillaume et l’empereur Alexandre témoignèrent mutuellement le désir de se connaître, et ils convinrent d’une entrevue qui eut lieu à Memel, dans les premiers jours de juin 1802. Les deux monarques s’inspirèrent dans cette rencontre une mutuelle affection ; ils se comprirent, et cette harmonie tourna tout entière au profit de la France.