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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/36

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REVUE DES DEUX MONDES.

tière, et manda la gendarmerie, afin, disait-il, que force restât à la loi. Le jour de l’enterrement, les deux partis se trouvèrent en présence, et l’on put craindre un moment qu’un combat ne s’engageât pour la possession des restes de Mme della Rebbia. Une quarantaine de paysans bien armés, amenés par les parens de la défunte, obligèrent le curé, en sortant de l’église, à prendre le chemin du bois ; d’autre part, le maire, ses deux fils, ses cliens et les gendarmes se présentèrent pour faire opposition. Lorsqu’il parut et somma le convoi de rétrograder, il fut accueilli par des huées et des menaces ; l’avantage du nombre était pour ses adversaires, et ils semblaient déterminés. À sa vue, plusieurs fusils furent armés, on dit même qu’un berger le coucha en joue, mais le colonel releva le fusil en disant : Que personne ne tire sans mon ordre ! Le maire « craignait les coups naturellement » comme Panurge ; et, refusant la bataille, il se retira avec son escorte : alors la procession funèbre se mit en marche, en ayant soin de prendre le plus long, afin de passer devant la mairie. En défilant, un idiot, qui s’était joint au cortège, s’avisa de crier vive l’empereur ! Deux ou trois voix lui répondirent, et les rebbianistes, s’animant de plus en plus, proposèrent de tuer un bœuf du maire, qui, d’aventure, leur barrait le chemin. Heureusement, le colonel empêcha cette violence.

On pense bien qu’un procès-verbal fut dressé, et que le maire fit au préfet un rapport de son style le plus sublime, dans lequel il peignait les lois divines et humaines foulées aux pieds, — la majesté de lui, maire, celle du curé, méconnues et insultées, — le colonel della Rebbia se mettant à la tête d’un complot buonapartiste pour changer l’ordre de successibilité au trône, et exciter les citoyens à s’armer les uns contre les autres, crimes prévus par les articles 86 et 91 du code pénal.

L’exagération de cette plainte nuisit à son effet. Le colonel écrivit au préfet, au procureur du roi : un parent de sa femme était allié à un des députés de l’île, un autre, cousin du président de la cour royale. Grâce à ces protections, le complot s’évanouit, Mme della Rebbia resta dans le bois, et l’idiot seul fut condamné à quinze jours de prison.

L’avocat Barricini, mal satisfait du résultat de cette affaire, tourna ses batteries d’un autre côté. Il exhuma un vieux titre, d’après lequel il entreprit de contester au colonel la propriété d’un certain cours d’eau qui faisait tourner un moulin. Un procès s’engagea qui dura long-temps. Au bout d’une année, la cour allait rendre son arrêt, et suivant toute apparence en faveur du colonel, lorsque M. Barricini