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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/345

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sans exception, leur cœur à la pitié, les anges vous apporteraient la nourriture qui vous a été promise, le démon lui-même s’en chargerait au besoin.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Il parle avec tant de chaleur, que la flamme sort par ses yeux.
LE PÈRE GARDIEN. — Mon père, je vois bien que vous êtes un envoyé de Dieu je le reconnais à l’empire que vos paroles exercent sur nous. Je sens que maintenant j’expirerais de faim mille fois plutôt que d’abandonner la maison de mon père saint François.
LE FRÈRE PIERRE. — Il n’est pas un de ses vrais enfans qui ne soit prêt à donner sa vie pour Dieu.
LE FRÈRE NICOLAS. — Et ils se repentent tous, mon père, d’avoir pu un seul instant penser à tourner le dos au danger.
LUCIFER, à part. — Ainsi donc, la peur naturelle à laquelle ils ont un moment cédé devient pour eux une occasion de s’acquérir de nouveaux titres à la faveur du ciel ! Ceux que Dieu protège rentrent bien vite dans la bonne voie… (Haut.) Mes frères, apaisez par des sacrifices le juste mécontentement du Créateur, qui vous porte tant de tendresse. Pour moi, je me charge de pourvoir à votre subsistance ; je serai votre aumônier.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Vous espérez trouver des aumônes dans cette ville ? Vous me faites rire.
LUCIFER. — Vous serez bientôt détrompé… Père gardien, ne craignez rien, faites ouvrir ces portes.
LE PÈRE GARDIEN. — C’est un ange, il faut lui obéir… Mais le ciel m’éclaire. Dieu me soit en aide… Cachons ce prodige à mes religieux.
LUCIFER. — Allez tous au chœur, et cessez de craindre. Tant que je vous assisterai, le bercail de François sera à l’abri des attaques des loups.
LE PÈRE GARDIEN. — Oui, puisque Dieu a changé le poison en contre-poison.


Lucifer se met à l’œuvre, et tout a bientôt changé de face. Les aumônes arrivent de toutes parts au couvent, les moyens ordinaires ne suffisent plus pour les y transporter. Du surplus des produits de la charité publique, un autre monastère s’élève avec rapidité. Le prétendu moine se multiplie. On le voit partout à la fois, parcourant la ville pour stimuler la générosité des fidèles, dirigeant la construction du nouvel édifice, pressant les ouvriers, faisant preuve en tous lieux d’une activité, d’une adresse, d’une force miraculeuse. Les religieux, frappés de ces qualités extraordinaires auxquelles se mêle dans l’inconnu quelque chose d’étrange et de mystérieux, se demandent qui il peut être. L’un croit voir en lui un être étranger à l’humanité ; l’autre, à son ton d’autorité et à une certaine âpreté de langage, le prend pour le prophète Élie Le père gardien, qu’une révélation divine a instruit de la vérité, conseille à…ses frères de ne pas chercher à pénétrer les secrets du ciel, et de se contenter