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moines mendians, l’un et l’autre nés dans une étable, l’un et l’autre assistés dans leurs travaux par douze disciples, tous deux flagellés jusqu’au sang, tous deux percés de cinq glorieuses blessures. À cette comparaison, que nous ne suivrons pas dans ses détails minutieux, succède un magnifique éloge du zèle et de la piété des religieux franciscains, dont les efforts conduisent au ciel plus d’ames que tous les hérésiarques réunis n’en ont jamais précipité dans les enfers et que l’Océan ne contient de grains de sable. Lucifer voit en eux ses plus redoutables ennemis. Son orgueil s’en irrite autant que son ambition : « Il ne faut pas te le dissimuler, Asmodée, dit-il à son confident ; si je ne me hâte d’y pourvoir, il n’y aura bientôt plus un seul lieu où ces mendians déguenillés n’aient arboré la bannière de celui qui, par son héroïque humilité, a mérité d’être appelé le grand lieutenant du Christ et d’occuper la place que m’a fait perdre jadis ma téméraire présomption. Voici l’entreprise où je t’appelle ; certes elle n’est pas aisée ; mon audace n’en a pas tenté de plus difficile depuis celle que j’osai diriger contre le trône céleste. La règle que suivent ces hommes, c’est, tu ne l’ignores pas, la vie apostolique. Cette règle n’a pas été établie par une simple inspiration d’en haut ; c’est Dieu lui-même qui, de sa propre bouche, l’a dictée à François, et lorsque François, ému de pitié pour ses successeurs, lui demanda où des êtres soumis aux faiblesses humaines puiseraient la force nécessaire pour observer les vingt-cinq préceptes dont elle se compose, préceptes si rigoureux qu’aucun ne peut être enfreint sans péché mortel : Ne t’en inquiète pas, lui répondit le Seigneur, je me charge de susciter ceux qui les garderont. — Mais il n’a pas dit que tous sans exception y seraient fidèles ; s’il l’eût dit, tous nos efforts seraient vains. Pars donc pour l’Espagne, dirige-toi sur Tolède qui en est aujourd’hui la principale cité, jettes-y les germes de l’impiété parmi les hommes d’une condition moyenne et dans le corps des marchands, auxquels ces moines doivent principalement les aumônes qui les font vivre ; empêche que la dévotion ne prenne racine dans leurs cœurs, car les Espagnols tiennent fortement aux impressions qu’ils ont une fois reçues. Quant aux riches, ne t’inquiète pas d’eux, leurs désirs immodérés agiront plus efficacement sur leur ame que toutes tes insinuations. Eussent-ils sous les yeux des milliers de pauvres, ils n’y feront aucune attention. Comme ils n’ont jamais vu de près le besoin, ils ne le comprennent pas : je parle du plus grand nombre ; on trouve partout des exceptions. Pour moi, je reste dans cette ville de Lucques où je travaille, par mes artifices, à empêcher ces moines de conserver un couvent qu’ils y ont fondé.

Je m’efforce d’engager les habitans à changer en mauvais traitemens et en injures les aumônes qu’ils leur accordaient. Déjà je les ai presque amenés à croire qu’il est plus méritoire de venir au secours de ceux qui vivent dans la misère avec une famille qu’ils ont peine à soutenir, que de ces religieux mendians qui ne rendent aucun service à l’état… Pars donc pour l’Espagne. Ces malheureux ont beau implorer la protection divine : je ferai si bien que ce nouveau vaisseau de l’église échouera contre les écueils impies et les cœurs rebelles. Se voyant refuser le strict nécessaire, ils auront peine à se défendre