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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/339

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unique fille, la princesse Marie, soit proclamée héritière du trône, et que, comme telle, on lui jure fidélité. C’est pour cela qu’il a convoqué à Londres tous les grands d’Angleterre. En vertu de sa toute-puissance, il leur ordonne de prêter le serment. Sont-ils prêts à obéir ?
TOUS. — Nous sommes prêts.
LE CAPITAINE. — Son altesse jurera à son tour d’accomplir les engagemens que je vais énumérer. Elle consacrera tous ses soins, toutes ses forces, elle ne reculera devant aucun sacrifice pour maintenir ses sujets en paix : c’est le premier devoir des rois. Elle ne contraindra personne à renoncer aux innovations religieuses qui se sont introduites dans ce pays. Pour éviter de fâcheuses querelles, elle persistera dans la politique suivie par son père à l’égard du pontife romain. Elle n’enlèvera pas aux laïques les revenus ecclésiastiques qui leur ont été distribués, et elle ne verra pas un vol dans ce changement de destination. Si votre altesse prête ce serment, toute la noblesse va la reconnaître pour héritière.
MARIE. — Je ne veux pas l’être à ce prix. Est-il possible, sire, que votre majesté m’ordonne de prêter ce serment ?
LE ROI. — Le parlement l’exige, et ce n’est pas une innovation qu’il demande.
MARIE. — Si le parlement croit que je m’y soumettrai, il se trompe ; la promesse de mille couronnes ne me l’arracherait pas. Puisque votre majesté connaît la vérité, je la conjure de ne pas permettre que, pour un intérêt mondain, la loi de Dieu soit foulée aux pieds. Le prince qui a écrit sur les sept sacremens ce livre rempli d’une doctrine si merveilleuse, que les plus savans théologiens en parlent avec respect, qui a condamné la désobéissance au pape par des argumens tellement concluans, qu’ils imposent silence à l’hérétique le plus opiniâtre, qui a réfuté si victorieusement tous les sophismes de Luther, ce monstre de l’Allemagne, peut-il se contredire à ce point ?
LE ROI. — Tu dis vrai ; mais il faut ménager mon honneur. Infortuné Henri, que de malheurs t’attendent ! Marie, vous êtes jeune, vous êtes femme ; c’est votre peu d’expérience qui vous fait parler ainsi. Vous reconnaîtrez bientôt qu’il vous importe de faire ce qu’on vous demande.
MARIE. — Ce qui importe, c’est que nous rendions à l’église une humble obéissance ; pour moi, je me prosterne devant elle, je me soumets à ses décrets, et je renonce à toutes les promesses du monde plutôt que de renier la loi divine.
LE ROI. — On ne vous demande pas de renier cette loi, mais de laisser dormir quelques-unes de ses dispositions.
MARIE. — Manquer à une seule, c’est les violer toutes.
UN MINISTRE. — Sire, veuillez engager la princesse à ne pas résister davantage. À moins qu’elle ne cède, le parlement refusera de lui jurer fidélité.
MARIE. — Et il fera très bien, car je ne veux pas qu’il ignore que si, moi régnant, qui que ce soit osait enfreindre les préceptes de ma religion, je le ferais briller vif. Le plus prompt repentir pourrait seul l’en sauver.