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et condamné à garder les troupeaux. « Nous verrons, lui dit le roi, si ton Dieu saura te délivrer pour que tu ailles prêcher sa loi. » Avant de s’éloigner, Patrice, qui ne peut se défendre d’une inexplicable tendresse pour Ludovic, le conjure de ne pas oublier sa foi. Il obtient de lui la promesse que, vivans ou morts, ils se reverront encore dans ce monde.

A peine Patrice est-il arrivé au lieu de son exil, qu’un ange descend du ciel pour le délivrer ; il le transporte successivement en France, où saint Germain lui donne l’habit religieux, et à Rome, où le pape Célestin le sacre évêque d’Irlande pour qu’il puisse travailler à la conversion des Irlandais.

Cependant Ludovic, par un digne retour des faveurs insensées dont il a été l’objet, vient de se livrer à de nouvelles violences. Il a tué plusieurs soldats chargés de l’arrêter. Le roi furieux le condamne à mort, en ajoutant, il est vrai, que c’est moins comme meurtrier que comme chrétien. Ludovic, dans sa prison, attendant son supplice, se réjouit à l’idée de mourir en martyr. Un moment, il est vrai, le condamné pense à se dérober à la main du bourreau en se frappant lui-même, mais il se rappelle qu’il est chrétien, il repousse une idée qu’il regarde comme une tentation de l’enfer, il ne veut ni perdre son ame, ni déshonorer par cet acte de désespoir la religion qu’il professe au milieu d’un peuple qui ne la connaît pas encore.

Ces saintes pensées ne se soutiennent pas long-temps. Une des filles du roi, dont il a su gagner le cœur, la princesse Polonia, réussit à corrompre les gardes de la prison ; il est libre. Elle lui propose de l’accompagner. À peine arrivés dans un bois écarté, il la dépouille de ses diamans et la tue pour qu’elle ne retarde pas sa fuite. Ne pouvant plus retrouver son chemin, il entre la nuit dans la cabane d’un paysan et le force, le poignard sur la gorge, à lui servir de guide, se promettant bien de se débarrasser aussi de ce malheureux dès qu’il aura cessé de lui être utile. Il passe enfin la mer et continue le cours de ses voyages.

Sur ces entrefaites, Patrice est revenu en Irlande, où il a commencé l’exercice de sa mission épiscopale, parcourant le pays, appelant les habitans à la pénitence, accumulant miracles sur miracles et multipliant les conversions. Égérius, furieux de ses succès, engage avec lui une discussion théologique d’autant plus étrange qu’elle s’ouvre en présence du cadavre de sa malheureuse fille, dans le bois où Ludovic l’a égorgée et où l’on vient de la retrouver.

LE ROI. — Qui te porte à troubler ainsi mes états par de trompeuses innovations ? Je te l’ai déjà dit, nous ne connaissons ici que la naissance et la mort. C’est la seule doctrine que nos pères nous aient transmise. Quel est ce Dieu que tu nous enseignes, qui, après la vie temporelle, donne, dis-tu, la vie éternelle ? L’ame peut-elle donc exister séparée du corps et éprouver de la souffrance et du bonheur ?
PATRICE. — L’esprit, en se dégageant de cette enveloppe terrestre qui n’est qu’un peu de boue, peut s’élever à une sphère supérieure qui est pour lui le