Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/322

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et religieux. « Lorsque je commençai à le préparer à la mort, dit ce prêtre, il se montra si tranquille sur ce point, que j’en fus étonné. Lui ayant dit que des serviteurs de Dieu, dans une meilleure cause, avaient tremblé, il m’avoua que, lui aussi, mourait avec répugnance, mais que, Dieu merci, il ne craignait pas la mort ; car, ajoutait-il, cela ne dépend que de l’imagination. J’aime mieux mourir comme cela que d’une fièvre chaude.

Cette résignation, Raleigh la conserva jusqu’au dernier moment. Le peuple, devenu son ami, l’accueillit avec des applaudissemens ; ses aventures, ses travaux, ses ouvrages se représentèrent vivement à la pensée de la foule. La beauté de sa tournure, que l’âge n’avait point effacée, sa démarche fière et assurée, ses yeux vifs, brillans et perçans, dont les malheurs avaient à peine affaibli le feu, excitaient sur son passage la pitié et l’admiration ; il invita un grand nombre de hauts personnages à assister à son exécution, et écrivit lui-même les lettres, comme s’il les eût priés de venir prendre part à une fête ; tous s’empressèrent de s’y rendre. Le 29 octobre 1618, cet acte sanglant eut lieu dans le vieux palais de Westminster, en face de la salle du parlement ; sir Walter était conduit par les juges du comté de Middlesex. Il parut sur le théâtre de la mort avec le même calme qu’il avait montré depuis le prononcé du jugement. Il salua ses amis à droite et à gauche. Il portait un pourpoint de satin brun, un gilet de soie noir broché d’argent, des bas de soie gris-perle, et un manteau de velours noir broché d’argent. Son ancienne élégance reparaissait dans la sévérité même de ce funèbre costume. Quand le shérif eut crié silence, il dit, s’adressant au public :

« Je désire que l’on m’écoute, quoique je parle très bas : j’ai la fièvre tierce, et c’est aujourd’hui le jour et l’heure de ma maladie ; si je montre quelque faiblesse, qu’elle soit attribuée à ma maladie ! »

Apercevant lord Arundel et lord Doncaster à une fenêtre :

« Je remercie Dieu, dit-il en les regardant, de ce qu’il me permet de mourir, non dans les ténèbres, mais en présence de cette assemblée de gens honorables… Je hausserai la voix, gentilshommes, dans l’espoir d’être entendu de vos seigneuries ! »

— Nous descendrons sur l’échafaud, interrompit Arundel.

« En effet, les gentilshommes descendirent, remontèrent la petite échelle de la charpente et l’entourèrent. Il leur serra la main, continua, et s’excusa noblement des imputations qui lui étaient faites,