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« Peu de temps, dit-il, après le débarquement de Raleigh à Plymouth, sir Lewis Stuckley, son parent, amiral du comté de Devon, reçut l’ordre de s’emparer de sir Walter, et de le transporter à petites journées, à cause de la faiblesse de sa santé, à Londres. Sir Stuckley, proche parent du chevalier, se hâta d’obéir. Raleigh, déjà en négociation avec le patron d’une barque française pour passer en France, s’était mis en route pour aller rejoindre la barque, mais quelques réflexions tardives le firent hésiter, et il attendit. Stuckley eut donc le temps de s’assurer de sa personne. Il se dit malade, et gagna le médecin Manouri, Français de naissance ; ce Manouri, par des vésicatoires, des potions et des préparations chimiques, fit naître une foule de cloches et de pustules sur le front, les joues, la poitrine, les bras, les jambes de Raleigh. Alors il contrefit l’insensé, frappant la terre des pieds et des mains, s’arrachant les cheveux, jurant et criant continuellement : « Merveille de Dieu ! est-il possible que le malheur me retombe ainsi sur la tête ? » Le médecin rapporta tout cela à M. Stuckley, qui eut pitié de l’état du prisonnier »

Raleigh contrefait l’aveugle et l’insensé, se traîne à quatre pattes dans sa chambre, prend des vomitifs, et semble se réjouir beaucoup de cette farce digne d’Arlequin,

« …… Lorsque Manouri, sur la prière du domestique, entra seul dans le cabinet, il trouva le chevalier au lit ; et, lui ayant demandé ce qui lui manquait, Raleigh répondit : « Il ne me manque rien ; j’ai fait cela pour m’amuser. » Raleigh demanda alors le vomitif promis. Sir Stuckley étant entré, Raleigh recommença sa comédie ; il simula des convulsions et des attaques de nerfs ; il contracta ses bras et ses jambes ; l’amiral et la personne qui l’accompagnait eurent toutes les peines du monde à le mettre en repos. Sir Lewis lui fit frotter tout le corps avec des linges chauds, jusqu’à ce qu’il fût en sueur. Raleigh avait grand’peine à ne pas rire. Seul avec Manouri, il lui disait « C’est un grand médecin que Stuckley. »

« Les pustules causées par les vésicatoires étaient devenues si nombreuses et si horribles, que Stuckley et les conseillers royaux, chargés d’interroger le chevalier, ne pouvaient vaincre leur répugnance. Manouri, à qui l’amiral avait demandé conseil, ne lui donnait que des renseignemens superficiels et peu satisfaisans ; l’amiral se mit à réfléchir et fit part de la circonstance à l’évêque d’Ély. Celui-ci conseilla d’appeler encore deux autres médecins. Ces médecins, en examinant le patient, ne surent que penser. Ils défendirent de l’exposer