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particulier, « de son attachement au roi, de son cœur fidèle, auquel sa majesté ne peut arracher d’aucune manière l’amour de sa royale personne ; » il prit, sans succès, « le grand Dieu de la terre et du ciel à témoin qu’il n’était point mécontent (the reverse of discontented). » On le laissa mentir à sa conscience, sans alléger sa disgrace ; aucune voix ne s’éleva en sa faveur.

Il était détesté. Tout le monde se réjouissait de sa chute. Ses défenseurs les plus ardens confessent cette joie et la profonde impopularité dans laquelle il était tombé. Ils s’en étonnent, mais à tort. L’ambassadeur français, De Beaumont rapporte que ce motif détermina la volonté incertaine de Jacques Ier. « On applaudira, disait Cecil, à la chute d’un homme universellement haï. » Northumberland, son ami, dans une lettre que miss Aikin a conservée, avoue que sa réputation a beaucoup souffert d’une trop longue et trop intime liaison avec Raleigh. Comment cela n’aurait-il pas été ? Pouvait-on oublier les degrés toujours rapides, souvent ignobles de cette fortune aventurière ? Pouvait-on fermer les yeux sur cet assemblage extraordinaire de violence, de fourbe, de cruauté, de flatterie, de déception, d’intrigue et de mensonge ? La mort d’Essex, qui lui était attribuée, achevait de révolter le sentiment public ; la conquête chimérique de l’Eldorado avait laissé de vives traces. Enfin, Ben-Jonson, observateur profond, né pour être historien et qui se fit dramaturge, résumait, en une phrase admirable, les causes de cette haine : « c’est que Raleigh estimait la gloire plus que sa conscience. »


V. — RALEIGH CONSPIRATEUR.

A-t-il conspiré contre Jacques Ier ? Des volumes ont été écrits sur cette question. La Revue d’Edimbourg se tire d’embarras en affirmant qu’il ne fut ni tout-à-fait innocent, ni tout-à-fait coupable. L’ambassadeur Beaumont, la plus puissante autorité en cette matière, mande à son maître que le crime moral est réel, mais que les preuves matérielles manquent. Selon l’évêque Goodman et Aubery, il avait tramé le complot pour le dénoncer au roi, perdre Cobham et rentrer en faveur. Tytler prétend que cette trame chimérique, inventée par Cecil, n’avait pour but que la ruine de Raleigh. Southey est d’avis que Raleigh a réellement conspiré. Hume et Lingard sont de la même opinion. Tous les historiens accusent Raleigh, tous ses biographes le défendent. Si nous comparons et que nous pesions avec