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entre le Rio Essequibo et le Rio Branco. « Ce sont, dit ce grand voyageur, des roches d’ardoise micacée et de talc étincelant, qui resplendissent au milieu d’une nappe d’eau miroitante sous les feux du soleil des tropiques. » La poésie de la cupidité s’en empara, et les dômes d’or massif et les obélisques d’argent s’élevèrent au sein d’une cité composée de métaux précieux. Ce fantôme doré troubla toute la vie de Raleigh ; n’est-ce pas déjà une faute grave qu’une telle hallucination ? Son plus habile défenseur avoue qu’au moment où il mit à la voile pour découvrir cette terre chargée d’or, une grande clameur d’incrédulité s’éleva contre lui. On ne croyait pas à ses promesses, on se défiait de ses exagérations, on craignait les résultats d’une expédition dirigée par un esprit aussi hasardeux et d’une moralité si équivoque. Ses ennemis avaient raison contre lui ; les plus sages de ses contemporains ne partageaient pas son illusion ou ne croyaient pas à ses paroles.

Il donna une année aux préparatifs de l’expédition. Après avoir dépêché le capitaine Whiddon vers l’embouchure de l’Orénoque, et n’avoir reçu de ce marin habile et fidèle que des renseignemens incomplets et défavorables à l’entreprise, Raleigh partit de Plymouth le 9 février 1595, commandant une petite flotte de cinq vaisseaux et cent soldats, sans compter les marins, les officiers et les volontaires. Il entraînait cette colonie à la recherche de son fantôme. Le 9, la flotte se trouvait à la hauteur des côtes d’Espagne ; le 17, il arriva à Fuerta-Ventura, une des îles Canaries, où l’on prit du bois, de l’eau fraîche, des vivres, et où l’on s’arrêta quatre jours ; de là on se dirigea vers la grande île de Canarie et l’île de Ténériffe. Le capitaine Brereton et son navire devaient se réunir à sir Walter. Ce dernier, ayant inutilement attendu pendant huit jours, se vit forcé de partir seul pour la Trinité. Une frégate, partie avec lui de Plymouth, avait donné contre un écueil et s’était brisée. Le 23, ils étaient arrivés à la Trinité, et ancraient à la pointe Curiapan (Punta da Callo), où ils restèrent quatre à cinq jours. Raleigh descendit seul à terre.

Il continua sa route dans la direction nord-ouest vers Curiapan, pour gagner la hauteur de la Puerta de los Hspanioles. Il visita ensuite Puzico, Piche, jeta l’ancre près d’Anna Perima, et se rendit à Rio-Carone. Les Espagnols qui gardaient la côte invitèrent les Anglais à s’approcher. Le capitaine Whiddon leur fut dépêche. « Les Espagnols, ignorant les forces des nouveaux venus, ne jugèrent pas (dit Raleigh) le moment favorable pour engager le combat. Deux Indiens qui vinrent à bord sur de petites chaloupes donnèrent aux Anglais