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grandeur de l’action écrite, cette force et cette fermeté de style qui ont signalé César, Machiavel, Bonaparte, Calvin. Belle place dans l’histoire littéraire d’un pays. Bacon lui-même, si brillant de poésie et de finesse, n’a pas repoussé avec autant de sévérité que Walter Raleigh la broderie frivole et lourde dont le style savant et académique était alors surchargé. Bacon a ses pédantismes, ses afféteries, ses quaintnesses ; Raleigh y est étranger. Il veut, dit-il, rendre ses pensées lisibles : « I wish to make my thought legible. » On n’a pas donné de plus naïve, de plus complète et de plus grande définition du style. Mais nous reviendrons plus tard sur ce mérite et cette gloire de Raleigh. Il faut le suivre à travers une vie bien plus mêlée que son style et toute chargée des prétentions, des vices et des mensonges que sa plume virile a rejetés.


II. — RALEIGH EN DISGRACE.

C’était l’homme le plus brillant de toute la cour ; et, bien qu’il eût pour rivaux Dudley, Hatton, Oxford, Blount, Essex, sans compter Simier et le duc d’Anjou, il conservait sa position de favori avec d’autant plus de certitude et d’adresse, qu’il ne prétendait point en étendre les droits et les rendre exclusifs. Peut-être imagina-t-il que cette facilité lui assurait la même tolérance de la part d’Élisabeth : c’était une erreur. Le sang de Henri VIII coulait dans les veines de la reine, despotique dans le sérail de ses amours comme l’avait été son père. Quand elle apprit que la jeune et jolie Élisabeth Throckmorton, l’une de ses filles d’honneur, passait pour être sensible aux assiduités de Raleigh, elle entra dans une de ces colères qui trahissaient à tous les yeux les déportemens de la vierge-reine. Elle envoya le coupable à la Tour de Londres, et partit pour la tournée solennelle que les souverains anglais nommaient le progress. Sir George Carew était chargé de la garde et de la surveillance de Raleigh. Le prisonnier, qui voyait son avenir compromis par cette faute de conduite, se mit alors à jouer la comédie, talent qu’il possédait au plus haut degré, et que nous le verrons déployer avec une souplesse et une désinvolture digne des plus célèbres acteurs. De sa chambre dans la Tour il entendit le bruit des clairons qui annonçaient le départ de la reine ; il la vit monter dans la barque royale. A cet aspect, le délire sembla le prendre. Il voulait se jeter de la fenêtre dans la Tamise, se noyer, disait-il, ou revoir la maîtresse de son cœur, Élisabeth, envers laquelle il s’était