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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/289

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des querelles, des raccommodemens, des douleurs, des fureurs, des violences, des coups, des larmes, auxquels ces émotions orageuses donnaient lieu ; de la chambre à coucher voisine de la sienne, qu’elle assigna, pour la santé de Dudley, à ce jeune homme délicat, et de son extraordinaire irritation toutes les fois qu’une de ses demoiselles d’honneur marchait sur ses brisées et lui enlevait un favori. L’ambassadeur espagnol raconte qu’elle le conduisit un jour à la chambre occupée par Dudley, « lui faisant remarquer qu’il était d’une santé faible, qu’il avait besoin d’être soigné ; que d’ailleurs cet appartement se trouvait au rez-de-chaussée et n’avait aucune communication avec le sien. » L’ambassadeur ajoute que huit jours ne furent pas écoulés avant que ce jeune homme d’une santé faible prît possession de la chambre la plus voisine de celle qu’habitait la reine. Tous ces détails de vie privée, ces médisances contre la chasteté prétendue d’Élisabeth, que la maligne Marie Stuart communiquait à sa bonne sœur, dans une lettre perfide, ont été récemment appuyés par les recherches curieuses de Raumer, de Tytler et de plusieurs autres.

Quoi qu’il en soit des softnesses de la reine Élisabeth, le jeune homme admis à sa cour y fit une fortune rapide, qui était justifiée par l’éclat de sa conversation, l’élégance de ses manières et de celle son costume. On le voyait tous les jours, dit Aubery, son contemporain, en pourpoint de satin blanc brodé de perles, et portant au cou une chaîne de perles de la plus belle eau et de la première grosseur. Nul chroniqueur n’a mis en oubli l’anecdote de ce manteau pourpre brodé d’or, que Raleigh étendit sous les pas de la reine au moment où elle devait traverser à pied un endroit trempé de pluie. Toutes les cours du monde ont été témoins de quelque trait analogue à celui de Raleigh, et l’on doit s’étonner que la plupart des historiens anglais aient voulu dater de cette époque et de ce manteau la faveur de Raleigh. Depuis plusieurs mois il se trouvait en pied à la cour ; Élisabeth l’avait distingué ; l’œuvre de sa fortune remonte plus haut ; il l’avait fixée dès le premier jour, lorsque, devant le conseil d’état et la reine, il avait fait briller avec tant d’adresse les ressources de son esprit, son audace, sa bonne mine, sa grande taille et son beau langage.

Walter Raleigh comprit sa position et la conserva. Au lieu de perdre son temps, comme Essex, Nottingham et Blount, en rivalités inutiles et en prétentions exclusives ; au lieu de vouloir dominer seul le cœur d’une reine que ces querelles amusaient sans la vaincre, l’aventurier se contenta des marques de faveur qu’elle lui donnait