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Raleigh ; eux-mêmes ne l’avaient pas compris. Un article récent de la Revue d’Edimbourg, dont l’auteur a discuté avec la conscience d’un juge plusieurs circonstances relatives à la vie de Raleigh, ne nous satisfait pas davantage. C’est donc un sujet neuf, plein de fécondité, que l’étude de cet homme. Il renferme tout un siècle. Chez lui, les penchans de ce siècle bouillonnent, s’exagèrent, s’extravasent et débordent, sans jamais se régler ou s’accorder. Ame confuse, comme l’a très bien dit Hume, et confusément grande.

Nous ne répéterons rien de ce que les biographes antérieurs ont avancé sur Walter Raleigh, et nous contredirons souvent le plus habile de ces biographes, l’écrivain de la Revue d’Edimbourg. Walter Raleigh a tant voyagé, écrit, agi, convoité, combattu, intrigué, conspiré, il a cherché la gloire par tant de voies, demandé la puissance et la domination à tant d’entreprises, tenté la fortune par tant de diverses trames, que tout peut se dire sur son compte. Tytler le montre martyr, Totze le fait escroc, Southey le prétend fou. Le résultat de nos recherches nous a fourni cent soixante-cinq volumes, une bibliothèque, absorbée par la seule discussion des actes et des écrits de Raleigh, en y comprenant ses propres ouvrages et les livres hollandais et italiens consacrés à ses entreprises maritimes. Nous essaierons, les premiers après tant d’analystes, de contempler dans sa source et dans l’intimité de son propre fonds cette grandiose inquiétude d’un cœur qui bondit au-delà des bornes possibles, et d’un esprit qui s’élance vers mille conquêtes à la fois.

Les passions du XVIe siècle sont marquées vivement chez Raleigh. C’est ce qui le rend si intéressant pour nous. Il réunit l’esprit d’aventure, le génie de l’intrigue, le courage guerrier, la liberté du style, la ferveur protestante, l’animosité politique, le luxe italien, l’avidité britannique, et la violence comme l’audace gasconnes ; ame singulière, au sein de laquelle luttent les vices et les grandeurs nés de ces sources diverses, mensonge, fierté, bassesse, magnanimité, cruauté, fourberie, héroïsme. L’antithèse des rhéteurs est impuissante à dire les contrastes d’une telle vie : elle a pour caractère l’excès dans toutes les directions ; sublimité dans le péril, avilissement dans le succès ; rien de modéré, rien d’égal ; aujourd’hui le rôle d’un martyr et demain celui d’un laquais. On ne peut l’expliquer que par la logique des passions, non par celle de la raison.

L’histoire moderne, qui s’occupe beaucoup des évènemens et quelquefois des intérêts, laisse de côté les passions. Elles ont cependant