Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/267

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



M. Agricola, l’un des élèves de ce vieux et fantasque Battoni, qui donnait des leçons de goût au cardinal de Bernis, et qui fit tant de bruit à Rome vers la fin du dernier siècle, a été le modeste rival de M. Camuccini. M. Agricola a commencé, comme son maître, par peindre des portraits, puis il se mit sagement à la suite de Raphaël et d’André del Sarto, et se fit le peintre des madonnes du XIXe siècle. Ces vierges, de M. Agricola, sont beaucoup trop mondaines ; ce sont de terrestres et coquettes beautés dans lesquelles il n’est pas possible de retrouver la mère d’un Dieu fait homme. M. Agricola est à Raphaël, peintre des madonnes de Foligno et du Baldaquin, ce que M. Camuccini est à Raphaël, peintre du châtiment d’Héliodore, d’Attila, ou de la bataille de Constantin contre Maxence. C’est un écho faible et détourné qui ne répète qu’un mot d’un discours.

A Milan, à Venise, à Florence et à Rome, j’ai consulté beaucoup d’hommes de goût au sujet de cette profonde décadence de l’art. Les Milanais me répondaient : Comment voulez-vous que, sous le gouvernement de proconsuls avares, méthodiques et froids, les arts fassent aucun progrès ? Les gens qui lésinent sur tout, qui font venir de Vienne leurs épingles et leurs boutons d’habits, n’ont guère de florins à dépenser pour acheter des tableaux. — La peinture, c’est du superflu, me disait un Vénitien, et c’est tout au plus si nos familles nobles ont le nécessaire. La grande affaire pour elles, c’est de ne pas mourir de faim, d’empêcher leurs palais de s’écrouler dans les canaux ; les maçons et les boulangers emportent la meilleure partie de leurs revenus. — Rendez-nous la liberté et les passions fortes, et nous aurons encore de grands artistes, vous disent les Bolonais. — Que nos grands seigneurs et nos banquiers soient moins avares, et nos académiciens moins intolérans ; qu’ils fassent un plus noble usage de leur amour-propre et de leur science ; que les uns préfèrent les jouissances de l’esprit et du goût à la satisfaction de paraître ; que les autres ouvrent la porte un peu plus grande à l’intelligence, et vous verrez renaître une nouvelle génération de peintres de génie, vous répètent les Florentins. Les Romains accusent leur gouvernement égoïste et leur pauvreté ; les Napolitains, le matérialisme des gens riches et la trop grande vivacité intellectuelle de leurs artistes, qui exclut la patience, vertu sans laquelle le génie ne peut prendre son entier développement. A toutes ces causes de misère et de stérilité, il faut en ajouter d’autres qui les dominent et qui ne sont pas moins réelles, l’espèce de décadence morale des divers peuples italiens, leur prostration chaque jour croissant, et la