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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/259

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clientelle que formeraient pour les manufactures de Manchester, de Leeds, de Sheffield et de Birmingham, 360 millions d’hommes industrieux, amateurs du bien-être et même du luxe ? Je laisse au lecteur le soin de décider si ce n’est pas une de ces tentations auxquelles ne peuvent résister long-temps les Anglais, eux qui en sont maintenant à chercher des débouchés pour leurs fabriques jusqu’aux sources du Niger.

La prévision du rapprochement étroit des deux civilisations ou de leur fusion en une seule inspire cependant un souci profond. On ne voit pas le rôle qu’y pourra directement jouer notre patrie. Dans ce drame qui s’accomplira plus ou moins tard, plus ou moins tôt, mais qui ne peut beaucoup être ajourné, car le prologue est commencé déjà ; dans cette épopée qui effacera par ses proportions tout ce qui s’est opéré sur la terre, et qui sera plus extraordinaire encore par l’échelle de ses bienfaisans résultats, il y aura une place sur le premier plan pour une puissance continentale ; mais sera-ce pour nous ? Il fut un temps où l’on pouvait croire que la Méditerranée allait devenir un lac français. L’homme qui lui avait donné ce nom, après avoir, de ses mains ou de celles de ses lieutenans, planté le drapeau tricolore à Malte, à Corfou, à Alexandrie, conçut l’audacieuse pensée d’attaquer l’empire ottoman au cœur ; et, il a eu raison de le dire, si on ne lui avait barré le chemin à Saint-Jean-d’Acre, il ne se fût arrêté qu’à Stamboul ; l’empire franc fondé par les croisés sur les rives du Bosphore eût été ressuscité. Maîtresse d’Alexandrie, de Constantinople et du golfe Persique, la France, du fond de l’Occident, aurait tenu les trois clés de l’Orient le plus reculé. Elle eût été non seulement la reine de la Méditerranée, mais celle du monde. Ces clés ont toutes échappé à nos mains. Notre étoile a pâli, et une autre s’est levée. Le prince puissant dont l’un des bras est au fond de la Baltique, l’autre aux portes de Constantinople, à qui appartiennent la mer Noire et la mer Caspienne, et dont l’étendard flotte d’une extrémité à l’autre de l’Asie septentrionale, celui-là semble être le seul homme continental qui ait à dire un mot décisif dans cette suprême question du grand Orient. Astre brillant de la France, pourquoi es-tu tombé du ciel, et comment pourrais-tu y remonter ?


MICHEL CHEVALIER.