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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/255

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commencement du siècle, anéantissent maintenant l’espace sur les continens comme sur la mer. C’est la vapeur qui les anime. Avec les chemins de fer et les bateaux à vapeur, le fond de l’Asie cesse d’être une terre lointaine. Paris et Londres ne sont déjà plus qu’à deux mois de Canton. Dans quelques années, lorsque la navigation maritime à vapeur, encore au berceau, se sera développée, et que des centres complètement européens auront été constitués sous les auspices du pacha et du sultan qui essaient de s’européaniser, ou sous ceux de l’Angleterre et de la Russie ou de tierces puissances, à Smyrne, à Alexandrie, à Constantinople, quelle ne sera pas la proximité des deux civilisations orientale et occidentale

Ainsi, lors même que l’Europe resterait à sa place, ou au moins ne s’écarterait pas du bassin de la Méditerranée, le grand Orient cesserait d’être inaccessible pour elle, et elle serait en mesure de voisiner avec lui de gré ou de force. Mais cette Europe est aujourd’hui partout. En même temps qu’elle a amoindri les distances par la rapidité qu’elle met à les franchir, elle a supprimé sur la carte les trois quarts de l’intervalle qui la séparait de l’empire chinois. Elle s’est installée littéralement sur sa frontière. La plus grande partie de l’Asie est aujourd’hui la propriété de l’Europe. L’Angleterre compte dans l’Inde actuellement quatre-vingt-trois millions de sujets et cinquante millions de vassaux et de tributaires. Pendant que les Anglais cernent le céleste empire du côté du midi, les Russes le pressent du côté du nord. La Russie occupe tout le revers septentrional de l’ancien continent, jusqu’au Kamchatka, jusqu’à la mer de Bering. Elle gagne du terrain tant qu’elle peut de ce côté comme du nôtre. Elle capte ou assujétit chaque jour de nouvelles steppes et d’autres tribus. Ses possessions limitrophes de la Chine vont jusqu’à 50°, et même jusqu’à 45° de latitude. Par conséquent, c’est un pays tout-à-fait habitable, quoiqu’il s’appelle la Sibérie, et il est facile de s’y préparer des ressources, d’y réunir des approvisionnemens et une armée.

Bien plus, l’armée y est déjà, et c’est une armée qui sait par tradition comment on conquiert le céleste empire. Cette région qui s’organise par les soins des czars est celle qui depuis l’origine des temps a été la demeure des peuples nomades et belliqueux, sortes de Centaures, qui ont joué un rôle de premier ordre dans l’histoire, en apparaissant d’espace en espace, tantôt à l’Orient, tantôt à l’Occident, comme des fléaux de Dieu, guidés par l’ange exterminateur des nationalités et des empires [1].

  1. L’un des plus grands mystères des annales du genre humain, c’est que ces populations sans lien d’attache avec le sol, sans religion ou vouées à un culte grossier et rudimentaire, sans littérature et sans science, sans monumens d’art, sans industrie, faibles de nombre, aient pu peser d’un aussi grand poids dans la balance de ses destinées. Dans cette masse pour ainsi dire fluide, les ébranlemens se communiquaient de proche en proche, tout comme une vague va sans se lasser d’une extrémité à l’autre de l’horizon. Il suffisait qu’un de ces flots tumultueux de nomades fût poussé par un autre flot pour que, les tribus se refoulant les unes les autres, une effroyable invasion vînt porter la dévastation et le carnage à des distances infinies chez les peuples civilisés. Les tempêtes survenues dans ces arides espaces de l’Asie moyenne, se propageant ainsi au loin, ont causé les grandes révolutions qui ont eu pour théâtre, à l’Occident notre Europe, à l’Orient la Chine et les pays qui l’avoisinent. C’est de là que sont sortis, comme des ouragans furieux, les Celtes et les Pélasges, les Germains et les Scythes, les Alains, les Avares et les Huns, tous les barbares enfin, les Slaves et les Turcs. De là sont pareillement venus les Mongols de Gengis-Khan, conquérans de la Chine ; avant les Mongols, les Hioung-Nou, qui comme eux s’étaient portés à l’Orient, et même, au dire de quelques écrivains, auraient pénétré dans l’Amérique du Nord, chassant devant eux des essaims de peaux-rouges ; après les Mongols, les Mandchoux, qui de même se sont emparés de l’empire chinois, où ils règnent aujourd’hui.
    Un des plus curieux livres d’histoire qui aient été publiés depuis quelques années, est certainement celui de M. A. Jardot sur les Révolutions des peuples de l’Asie moyenne. L’auteur a clairement montré quelle avait été l’influence des migrations de ces peuples sur l’état social et politique de l’Europe, et même de l’Orient. Il a jeté ainsi beaucoup de lumières sur les causes premières des grandes transformations que l’Europe a subies.