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par là que la Providence les saisit pour les pousser en avant et pour brasser ensemble toutes les fractions de l’humanité, préparant ainsi, par les mains de l’homme, l’unité harmonieuse de la civilisation. C’est par là que leurs chefs les mènent. Souvent c’est, avant tout, pour assurer leur suprématie au dehors, pour atteindre et dépasser leurs rivaux, ou pour frapper un coup décisif sur l’étranger, qu’ils réalisent des améliorations dans leur sein. Ils vivent tant d’une vie extérieure, que quelquefois c’est simplement le désir de gagner les applaudissemens du dehors qui règle leurs actes de politique intérieure et d’administration intime, car nous sommes bien de la même souche qu’Alexandre qui, au plus fort de ses victoires, s’écriait : Que ne fait on pas, ô Athéniens, pour mériter vos éloges ! Nous, Français, nous n’avons réalisé nos plus beaux perfectionnemens administratifs que lorsque nous nous sommes sentis stimulés par l’aiguillon de la guerre. C’est à un sentiment guerrier que nous devons notre centralisation, par exemple. Ces jours-ci, les chambres ont voté deux lois importantes, l’une en faveur des chemins de fer, l’autre pour la création de paquebots à vapeur transatlantiques. Quel a été l’argument le plus décisif, celui qui a fait tomber dans l’urne les boules blanches ? Dans un cas, le développement qu’ont acquis les chemins de fer chez les peuples voisins et la crainte d’être montrés au doigt comme une nation arriérée ; dans l’autre, la volonté de faire concurrence à l’Angleterre sur les plages du Nouveau-Monde, et, en cas de guerre maritime, de lui montrer qu’elle se dit en vain la maîtresse des mers.

L’industrie est un combat contre la matière brute, combat toujours honorable pour l’espèce humaine, audacieux et imposant quelquefois. Par elle, l’homme triomphe du monde physique, asservit la nature et la ploie à son usage comme un docile esclave, instrument de son bien-être. Mais ce ne serait point assez pour satisfaire le besoin de lutter qui est dans le cœur des Européens, pour assouvir leur soif de domination. Il leur faut un adversaire, un obstacle, un sujet d’activité qui se présente sous la forme humaine. S’il était vrai des nations européennes que désormais l’industrie pût capter tout leur bien être, et si en conséquence elles se bornaient au soin du chez soi, c’est que la primauté passerait à d’autres, et qu’elles-mêmes, déposant le mandat qui leur avait été confié, donneraient leur démission ; c’est qu’elles auraient dégénéré. La civilisation à laquelle nous appartenons est tenue à s’épandre et à agir autour d’elle. Ses coryphées ne sauraient s’arrêter pour se consacrer à parer leur demeure et pour faire leur lit. Le mot d’ordre, marche ! marche ! a été dit pour eux.