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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/249

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Sans doute, la politique industrielle, quoique elle mette la matière en jeu, ne saurait, sans injustice, être absolument taxée de matérialisme, car elle se lie étroitement aux intérêts moraux du genre humain. Dans l’industrie organisée, comme elle tend à l’être en se dérobant aux habitudes anarchiques qu’elle a dû momentanément subir sous le régime de la concurrence illimitée, le travail doit être éminemment propre à moraliser l’homme, et c’est, en vérité, le seul agent de moralisation auquel il semble possible de s’adresser avec quelque chance de succès dans le moment présent. Pour les classes les plus nombreuses, auxquelles il serait insensé de ne pas faire une large part désormais dans tous les programmes de gouvernement, le bien-être que l’industrie procure est la sanction nécessaire de la liberté. Tant que les ouvriers des champs et des villes seront enchaînés à la misère, leur émancipation sonnera creux ; la souveraineté dont on les affuble sera une dérision amère. Au sein de chaque pays, le perfectionnement moral et intellectuel de l’immense majorité des hommes, aussi bien que l’adoucissement de leur condition physique, exige absolument le progrès de l’industrie agricole, manufacturière et commerciale. Un peuple qui se clorait chez lui, pour n’être point dérangé dans ses entreprises d’améliorations positives, se trouverait donc, lui aussi, servir la cause de l’intelligence et de la moralité humaine, et celle de la liberté. Ce n’est pourtant pas une raison pour que l’Europe demeure chez elle ; car, si elle essayait de s’y tenir, elle n’y serait ni satisfaite ni tranquille. Pour elle, il n’y a désormais de tranquillité intérieure ni de satisfaction possible qu’à la condition de répandre au dehors les flots qui grondent entre ses frontières.

Les Européens, peuples et individus, vivent au moins à moitié en dehors. Leur moi, répétons-le, ne peut se replier sur lui-même. Il ne saurait se dispenser d’une action sur le non-moi, et cette action a presque toujours pour accompagnement ou pour mobile un sentiment de lutte ou de rivalité, qui, dans le passé, s’est révélé quelquefois sous la forme d’émulation, qui, dans l’avenir, il faut l’espérer, aura le plus souvent ce caractère, mais qui, depuis l’origine des temps jusqu’à nous, s’est presque toujours manifesté sous l’aspect d’une haine violente et sanguinaire. Le besoin d’agir sur le non-moi et celui de joûter jouent le plus grand rôle dans leur organisme et dans leur existence, et sont parmi les traits principaux de leur physionomie et de leur tempérament. C’est leur faible, comme diraient des moralistes timorés. C’est leur fort, diraient d’autres plus osés, plus intelligens de la nature humaine, plus confians dans la sagesse divine. C’est