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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/232

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et par le cardinal Pedro de Alliaco (Pierre d’Ailly), qui se fonde sur l’autorité de Sénèque, tout en disant qu’Aristote pouvait savoir beaucoup de secrets par Alexandre, et Sénèque par César Néron. » Il y a effectivement dans les Questions Naturelles de Sénèque ces mots, fort nets en apparence, qu’on pourrait aller en peu de jours, avec un vent favorable, de l’Espagne dans l’Inde. C’est tout simplement que Sénèque, avec ce dédain pour les choses de ce monde qui caractérisait l’école stoïque, après avoir contemplé l’immensité des orbes planétaires, juge fort exigu par comparaison le domicile de l’humanité. Pierre d’Ailly et Colomb avaient pris au sérieux, comme une supputation mathématique, cette figure de la rhétorique stoïcienne.

Colomb avait été encouragé à considérer comme facile la traversée d’Espagne en Chine, en se dirigeant de l’est à l’ouest, par la correspondance qu’il entretenait avec un des hommes les plus éclairés de l’Europe, l’astronome Paul Toscanelli, de Florence. Toscanelli, dans son cabinet, poursuivait les mêmes rêves d’Orient long-temps avant que Colomb mît à la voile, et il serait difficile de décider qui, du Génois ou du Florentin, eut le premier l’idée d’un voyage par mer dans la direction de l’est à l’ouest. Plusieurs années avant d’avoir des rapports avec Colomb, il écrivait au chanoine portugais Fernando Martinez, qui l’avait consulté, au nom du roi de Portugal, sur la meilleure route de l’Inde, qu’il fallait passer par l’ouest, que c’était le plus court chemin (brevissimo camino) pour arriver à ces régions si fertiles et si abondantes en épiceries et en pierres précieuses. Il entra en relation avec Colomb à ce sujet dès 1474, c’est-à-dire dix-huit ans avant le départ de l’amiral. En lui envoyant copie de sa lettre à Martinez, et de la carte qu’il avait dressée pour le roi de Portugal, il lui dit : « Votre voyage sera moins long qu’on ne le pense. » Toscanelli, plein des récits de Marco Polo, citait à Colomb les merveilles qui s’offriraient à lui en Asie et lui traçait un itinéraire d’où il résultait que l’île de Cipango était dans les parages où l’amiral trouva Haïti.

L’idée de son voyage vint à Colomb en 1470, selon M. Navarrete. Il mit à la voile le 3 août 1492. Il ne saurait y avoir d’incertitude sur l’objet, qu’il se proposait, car il l’a consigné en tête de son journal, qui a été conservé, et dans plusieurs lettres dont l’original lui a survécu : c’était de passer, par la voie de l’Occident, à la terre où naissent les épiceries (pasar a donde nacen las especerias navegando al occidente). Mais dans sa noble imagination, dans son cœur brûlant, dans