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source nouvelle de satisfactions matérielles, intellectuelles et morales, de grandes sensations religieuses et politiques ; tout en elle était mûr pour l’ouverture de la campagne où elle devait gagner la domination du monde : car c’est seulement depuis le XVe siècle que nos nations se sont assuré la suprématie. Jusque-là l’islamisme leur tenait tête en Europe, et leur nom était ignoré dans l’Asie lointaine [1].

L’Europe donc se sentait attirée vers l’Asie reculée ; les rois espéraient y trouver des trésors, des tributaires et des alliés ; les hommes religieux comptaient y recueillir une abondante moisson d’ames ; les commerçans enfin pensaient y amasser des fortunes qui fissent pâlir l’opulence des Génois et des Vénitiens.

Pendant la jeunesse de Colomb, le Portugal était à la tête de ce projet de croisade asiatique, dans la personne du prince Henri. Malgré l’autorité d’Hipparque et de Ptolémée, qui représentaient l’Afrique comme un continent étendu indéfiniment vers le pôle austral, et rejoignant l’Asie au-delà du Gange en cernant la mer des Indes, transformée ainsi par eux en une autre Méditerranée, ce prince, homme lettré et érudit,

  1. « L’influence, dit M. de Humboldt, que ces peuples (de l’Europe occidentale) exercent sur tous les points du globe ou leur présence se fait sentir simultanément, la prépondérance universelle qui en est la suite, ne datent que de la découverte de l’Amérique et du voyage de Gama. Les évènemens qui appartiennent à un petit groupe de six années (Colomb s’est embarqué à Palos, le 3 août 1492, et a vu la terre le 11 octobre de la même année ; Vasco de Gama est parti le 8 juillet 1497, a doublé le cap de Bonne-Espérance le 20 novembre, et est arrivé à Calecut le 20 mai 1498) ont déterminé pour ainsi dire le partage du pouvoir sur la terre. Dès-lors le pouvoir de l’intelligence, géographiquement limité, restreint dans des bornes étroites, a pu prendre un libre essor ; il a trouvé un moyen rapide d’étendre, d’entretenir, de perpétuer son action. Les migrations des peuples, les expéditions guerrières dans l’intérieur d’un continent, les communications par caravanes sur des routes invariablement suivies depuis des siècles, n’avaient produit que des effets partiels et généralement moins durables. Les expéditions les plus lointaines avaient été dévastatrices, et l’impulsion avait été donnée par ceux qui n’avaient rien à ajouter aux trésors de l’intelligence déjà accumulés. Au contraire, les évènemens de la fin du XVe siècle, qui ne sont séparés que par un intervalle de six ans, ont été longuement préparés dans le moyen-âge, qui, à son tour, avait été fécondé par les idées des siècles antérieurs, excité par les dogmes et les rêveries de la géographie systématique des Hellènes. C’est seulement depuis l’époque que nous venons de signaler que l’unité homérique de l’Océan s’est fait sentir dans son heureuse influence sur la civilisation du genre humain. L’élément mobile qui baigne toutes les côtes en est devenu le lien moral et politique, et les peuples de l’Occident, dont l’intelligence active a créé ce bien, et qui ont compris son importance, se sont élevés à une universalité d’action qui détermine la prépondérance du pouvoir sur le globe. » (Histoire de la Géographie du nouveau continent, tom. IV, pag. 21.)