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motif que l’auteur avait des yeux de province, un écrivain toulousain, M. L. Brothier, par une analyse que j’oserai dire supérieure à celle de Montesquieu, distingue dans la société trois élémens primordiaux : les intérêts individuels, les intérêts de famille, les intérêts généraux, et part de là pour tracer un plan de gouvernement. Cette classification prise pour base de la destination, de la combinaison et de la répartition des pouvoirs, est, je ne crains pas de le répéter, plus profonde et plus vraie que la double trinité monarchique, aristocratique et démocratique, ou exécutive, législative et judiciaire de l’illustre théoricien de la Brède.

Cela posé, le gouvernement doit reproduire fidèlement l’image de tous les grands élémens de la société. Tous les grands principes sur lesquels la société repose doivent avoir au sein du gouvernement une institution qui en soit l’incarnation et la figure ; autrement le titre de gouvernement représentatif serait une enseigne menteuse, et tout gouvernement doit être représentatif (je ne dis pas parlementaire), sous peine de périr. Les pouvoirs publics doivent-ils, peuvent-ils être autre chose que la personnification des forces sociales ? Or, chez nous, je parle en Européen, les publicistes modernes, dans leurs conceptions politiques, font abstraction pure et simple de la famille, comme si le sentiment de famille n’était pas l’un des liens sociaux les plus forts, comme s’il n’était pas l’un des plus puissans ressorts de la société. Faut-il s’étonner de ce que leurs œuvres sont si périssables, de ce que nous changions de constitution à peu près comme un fashionable de cheval, et de ce que la vie moyenne des dynasties est maintenant en France du tiers ou du quart de la vie moyenne de l’homme, dans les classes où la misère et la souffrance l’abrègent le plus, nous qui, en quatorze siècles, n’avions eu que trois dynasties ?

Toute constitution politique qui ne tient pas compte de l’esprit de famille, qui ne lui fait pas une place suffisante, est radicalement incapable de rien constituer, exactement comme si elle faisait abstraction des intérêts individuels, ou comme si elle passait sous silence les intérêts collectifs de l’état. Négligeant une force de premier ordre, celle qui produit la stabilité, par cela seul elle manque de stabilité elle-même. Elle est bâtie sur le sable mouvant des révolutions, ou suspendue en l’air dans l’atmosphère agitée des orages populaires. Malheureusement, dans notre Occident, le principe de la famille se présente comme incompatible avec un autre principe non moins sacré désormais, cher à l’intérêt individuel dont il est le