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pas, ce n’est pas en faveur de ceux qui se disent mes partisans, et qui ne veulent pas se priver pour moi. »

Il était généralement très aimé de la population de ses domaines. Autant il était cruel et exacteur pour tout le pays qui ne reconnaissait pas son autorité, autant il était protecteur et bienveillant pour celui qui lui était soumis. Souvent brusque et hautain avec ses officiers, il se montrait toujours affable, prévenant même, envers les paysans. Il laissait carte blanche à ses troupes pour piller à leur gré hors de ses frontières ; mais dans le sein de son petit royaume, nul n’était admis à frapper la moindre contribution sans son ordre. Complètement étranger à tout système régulier de police et d’administration, il était pourtant parvenu, par la terreur, à établir autour de lui une administration assez honnête et une police assez sévère. Il livrait les diverses directions aux hommes les plus habiles et les plus spéciaux qu’il avait pu rencontrer, puis il les faisait surveiller avec soin, et à la première prévarication, il les mettait à mort sans miséricorde.

Il n’y a jamais eu autant d’argent dans le Maestrazgo que pendant sa domination. Tout ce qu’il en recueillait dans ses excursions ou dans celles de ses lieutenans, au travers des provinces environnantes, il le dépensait dans le pays. On a dit qu’il avait amassé des sommes énormes pour son propre compte ; s’il l’a fait réellement, ce ne peut être que depuis bien peu de temps, car il était naturellement prodigue et peu occupé de l’avenir.

Quand le premier effroi qui avait suivi le désastre de Pardiñas fut passé, la cause carliste recommença à décroître en Navarre. Les troupes constitutionnelles cernaient de plus en plus le quartier royal, et l’armée qui entourait le prétendant ne comptait plus les jours que par des défaites. Des divisions mortelles éclatèrent alors dans son sein ; un fort parti se forma sourdement pour la paix ; le général en chef Maroto se mit lui-même à la tête des désabusés. Cabrera entretenait, dit-on, une correspondance secrète avec Arias Tejeiro, ministre de don Carlos : il dut souvent être averti de ce qui se passait dans les provinces. Il persista pourtant à ne tenter aucun effort pour dégager le prétendant, et passa dans cette inaction l’année 1839 tout entière. Il était évident qu’il ne songeait désormais qu’à se fortifier à part, pour jouir en paix de sa merveilleuse fortune et se maintenir indépendant, quoi qu’il arrivât.

Mais ses intérêts étaient loin d’être aussi distincts de ceux de don Carlos qu’il voulait bien le croire. Il s’en aperçut quand arriva à Morella, à la fin du mois de septembre 1839, la nouvelle de la convention de Bergara et de l’entrée de don Carlos en France. Plusieurs