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à l’improviste sur leurs derrières et en tiraillant le long des colonnes en marche, à la manière des Arabes. Aucune règle de tactique ne présidait à cette guerre de surprises ; seulement, des signaux convenus étaient échangés entre les assiégés et leurs défenseurs du dehors, par le moyen de fusées de diverses couleurs, et servaient à donner quelque ensemble à leurs opérations.

Cabrera s’était d’ailleurs réservé un moyen plus simple encore de communiquer avec l’intérieur de la place. Presque tous les soirs, pendant la durée du siège, un jeune homme se détachait des avant postes des carlistes campés sur les hauteurs, et se glissait dans l’ombre jusque sous les murs de la ville. On lui jetait du haut des murs une corde à noeuds, et il se hissait ainsi dans Morella. Ce jeune homme, c’était Cabrera lui-même, si l’on en croit les récits des carlistes enthousiastes de cette audace de leur chef ; il s’assurait ainsi de l’état de la garnison à qui il apportait les nouvelles du dehors, et retournant par le même chemin au milieu des ténèbres, il se retrouvait le lendemain au milieu de sa petite armée pour donner quelque alerte à l’ennemi.

Arrivé devant la place, Oraa attendit encore huit jours son artillerie qu’il avait laissée à Alcaniz. Il passa ce temps à pousser des reconnaissances dans tous les sens, et à se retrancher dans ses positions. Enfin, le huitième jour, il ouvrit le feu, et trois jours après la brèche était praticable ; mais au lieu de donner l’assaut immédiatement, les christinos attendirent encore, et dans l’intervalle les assiégés s’avisèrent d’un singulier moyen de défense, qui montre bien la nature de cette guerre.

La place de Morella était pleine d’une immense quantité de bois qui provenait des charpentes de plus de cent maisons appartenant à des constitutionnels et détruites par les carlistes. On entassa ce bois sur la brèche et on y mit le feu. Des tourbillons de flammes s’élevèrent à une hauteur prodigieuse et illuminèrent de leurs reflets la ville et la citadelle. En quelques heures, la brèche devint un vaste brasier qui projetait autour de lui une chaleur ardente et qui aurait dévoré quiconque se serait hasardé à le franchir.

Cependant les soldats de Cabrera, qui rôdaient sans cesse autour des avant-postes, criaient ironiquement aux assiégeans : Voyons si vous ne monterez pas à l’assaut cette nuit, on a pris la peine de vous éclairer ! L’assaut eut lieu en effet, mais sans succès ; plus de deux cents hommes furent mis hors de combat tant par les balles que par le feu de la brèche, et les soldats brûlés criaient en fuyant devant cet horrible incendie : Cabrera est un démon et Morella un enfer ! — Cabrera es un demonio y Morella un inferno.