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et se jeta dans les montagnes du Bas-Aragon, pour y tenir la campagne pour son propre compte.

On sait quel est le goût des Espagnols pour la guerre de partisans, la guerilla. Cabrera avait tout ce qu’il fallait pour réussir dans ce genre de guerre ; il était jeune, robuste, entreprenant et peu scrupuleux ; pauvre et proscrit, il n’avait rien à perdre ; c’était un guerillero parfait. Le Bas-Aragon est, d’ailleurs, le pays de l’Espagne où les bandes errantes se recrutent le plus aisément ; les habitans de ces montagnes sont presque tous contrebandiers ; les ladrones, les échappés des présides, viennent de toutes parts chercher un refuge au milieu d’eux. Une pareille population est naturellement vouée au brigandage, et quand elle rencontre un chef qui lui convient, elle se presse avec joie autour de lui, pour se livrer avec plus d’ensemble à la rapine. C’est ce qui a fait le premier succès de Cabrera.

Il importe de bien distinguer entre elles les trois grandes fractions de l’insurrection carliste en Espagne. En Navarre et dans les provinces basques, la cause de don Carlos s’identifiait, comme on l’a dit souvent, avec celle des libertés locales ; en Catalogne, cette cause était celle du fanatisme religieux, de l’esprit monacal ; en Aragon, le nom de don Carlos servait de cri de ralliement à ceux qui cherchaient un prétexte pour mener la vie hasardeuse du bandit. Ces trois tendances se sont manifestées par les chefs qu’a eus la faction pour ses trois armées : en Navarre, des hommes notables du pays ; en Catalogne, des prêtres ; en Aragon, un aventurier. Cette distinction explique bien des choses, et ne doit pas être perdue de vue par quiconque veut se faire des idées justes sur la guerre civile espagnole.

Ce qui a caractérisé de tout temps Cabrera, c’est l’horreur de l’obéissance et l’ambition d’être le maître partout où il est. Quelques jours après son arrivée à Morella, il avait déjà essayé de s’emparer du commandement, en suscitant une insurrection militaire. La fermeté du baron de Herbès avait fait avorter l’entreprise, et si Cabrera n’avait pas été fusillé, ainsi que son complice Valdès, c’était à l’indulgence de ce chef qu’il le devait. Quand il fut à la tête de sa guerilla, après la dispersion de la première armée carliste, il se donna, de son autorité privée, le titre de colonel. Puis il courut le pays dans tous les sens, pendant deux années, pillant, saccageant, menant joyeuse vie, et appelant à lui quiconque voulait le suivre. Il parvint ainsi à se former une petite bande, mais ce n’était pas encore assez pour lui, et il rêvait de plus hautes destinées.

Il y avait, quoi qu’il fît, un homme qui exerçait sur les montagnards