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dans la Maréchale d’Ancre, l’interprétation dramatique de l’histoire. Tout en avouant nos préférences pour les œuvres du poète qui relèvent uniquement de l’inspiration élégiaque ou contemplative, nous croyons que ce drame d’une pensée si haute, d’une exécution si sévère, doit prendre rang parmi les plus importantes créations de M. Alfred de Vigny. Il nous suffira, pour appuyer cette opinion, de rappeler rapidement quels matériaux fournissait l’histoire et quel parti l’auteur en a su tirer.

Assurément le récit des historiens, dans sa nudité austère, ne lui offrait que d’insuffisantes ressources. Il s’agissait de la chute d’un favori, d’un ambitieux vulgaire ; il semblait qu’aucune émotion élevée ne pût jaillir du spectacle de ces intrigues mesquines, terminées par un assassinat. Pourtant M. de Vigny a su introduire dans son drame un noble et grave enseignement. Dans ce meurtre de Concini, qui termine la minorité de Louis XIII, il a vu l’expiation du crime de Ravaillac, qui avait amené le nouveau règne et fondé la puissance passagère du favori. Cette donnée philosophique peut s’appuyer sur des preuves. Dans une des notes qui accompagnent son drame, M. de Vigny cite quelques passages trouvés dans les pièces relatives au procès de la Galigaï, et d’après lesquels il est permis de regarder l’ambitieux Italien comme le complice de Ravaillac. Quoi qu’il en soit de l’exactitude historique de cette accusation portée par les contemporains contre Concini, on doit reconnaître que le souvenir du crime de Ravaillac, habilement amené par le poète, produit un effet saisissant. Cette pensée de l’expiation une fois admise, il reste à voir comment le poète l’a développée. C’est autour de la figure mélancolique et hautaine de Leonora Galigaï qu’il a groupé ses nombreux personnages. Si on la dégage de certains détails que l’auteur a cru nécessaires pour compléter son tableau historique, l’action est fort simple. La chute de la maréchale est le véritable et unique sujet du drame. L’expiation n’atteint pas seulement Concini, elle frappe à côté du lâche ambitieux une femme d’un noble et ferme caractère ; dès-lors l’intérêt s’éveille, et le drame devient possible. L’action s’engage et se dénoue en deux jours. Cette rapidité de l’action est le seul rapport qu’offre la pièce avec les créations du théâtre classique. L’auteur n’a aucunement cherché à réduire les proportions de l’immense tableau que lui offrait l’histoire. Il a transporté dans son drame tout le mouvement, toute la variété que réclame la scène moderne. Peut-être a-t-il trop multiplié les détails, peut-être la simplicité du sujet disparaît-elle un peu sous l’abondance des caractères et des incidens. M. de Vigny n’a fait en ceci, nous le savons, que suivre l’exemple des tragiques étrangers ; mais cet exemple ne saurait infirmer notre objection, qui reste entièrement fondée au point de vue de la scène française.

M. de Vigny avait à envisager trois faces diverses dans le personnage de Leonora Galigaï : l’Italienne dissimulée, l’amante et la mère. Il a su accorder avec discernement, à chacun des aspects de ce caractère, l’attention qu’il méritait. Il s’est attaché surtout à faire ressortir avec vigueur la fermeté mâle et courageuse de l’épouse de Concini. Il a indiqué, avec une rare délicatesse, ce qui restait de la faiblesse et des superstitions de la femme dans ce caractère presque viril. A côté de la maréchale, Borgia et Concini se placent comme pour éclairer cette imposante figure, l’un par son amour, l’autre par son ambition. C’est au Corse passionné qu’appartient le cœur tendre et ardent de l’Italienne ; c’est à l’ambitieux Florentin qu’elle consacre l’énergie de son intelligence et de sa volonté. Ces trois personnages forment le groupe principal du