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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/169

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morale, celui du genre humain. Comme les pères de la Thébaïde, au temps des séductions de l’empire romain, ils ferment leurs yeux et leurs oreilles à tout l’éclat, à tous les bruits du monde sensible ; ils entretiennent, conservent, alimentent en eux-mêmes la conscience de l’humanité, menacée d’être étouffée, en naissant, sous les ravissemens d’une sensualité exubérante. Les macérations prodigieuses de ce peuple de prêtres dans le jardin de l’Asie, qu’est-ce autre chose qu’une protestation de la pensée pour rétablir l’équilibre entre la matière et l’esprit ? C’est le premier combat duquel dépendront tous les autres. L’homme sera-t-il le maître ou l’esclave de la nature ? Telle est la question posée à l’origine de toute société, et plus la nature est puissante, plus la réaction des hommes doit l’être ; ce qui explique l’ascétisme des brahmanes dans leur contrée enchantée, des pythagoriciens dans la Grande-Grèce, de l’Italie et de l’Espagne au moyen-âge. Les saints qui, à l’origine de la civilisation chrétienne, combattirent, comme l’hydre ou le Python renaissans, les instincts de la nature païenne, voilà les hercule et les Thésée de l’humanité moderne.

De nos jours, tout est changé. L’ascétisme a cessé d’être un principe dominant de civilisation et de poésie. Pourquoi cela ? Parce que l’humanité a acquis des forces par la lutte, que son indépendance est désormais conquise sur l’univers, que, loin d’avoir à redouter la tyrannie du monde extérieur, chaque jour elle le dompte et le plie à ses nombreux caprices, que la pensée détourne les fleuves, comble les vallées, que la matière s’enfuit et disparaît devant le joug de l’esprit, que l’homme n’est plus enseigné par la sagesse du serpent ni par l’oiseau des aruspices, qu’enfin il ne craint plus d’être vaincu et retenu captif par la nature. Ce grand duel s’est terminé à son honneur. Qu’a-t-il besoin de nier la nature ? il l’enchaîne à son char.

Il semble, au reste, que la société indienne n’ait jamais su être jeune, tant il entre de réflexions, de combinaisons, de calculs philosophiques dans son premier poème, où se mêlent d’ailleurs des sentimens qui ont dû naître à des époques très éloignées les unes des autres. L’Iliade et l’Odyssée, avec tous les caractères d’un peuple naissant, simplicité, naïveté, ignorance des choses métaphysiques, doivent avoir jailli, l’une et l’autre, presque spontanément et tout armées, du front de la société grecque, tandis que l’épopée de Valmiki résume déjà le génie d’un peuple qui a traversé toutes les phases, épuisé toutes les doctrines de la vie sociale : cosmogonie, genèse, traditions de l’enfance du monde qui attestent surtout l’enfance de