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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/16

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REVUE DES DEUX MONDES.

à rire de plus belle, et de si bonne grâce que le patron et ses deux matelots éclatèrent en chœur.

— Pardon, colonel, dit enfin le jeune homme ; mais le quiproquo est admirable, je ne l’ai compris qu’à l’instant. En effet, ma famille se glorifie de compter des caporaux parmi ses ancêtres ; mais nos caporaux corses n’ont jamais eu de galons sur leurs habits. Vers l’an de grâce 1100, quelques communes, s’étant révoltées contre la tyrannie des seigneurs montagnards, se choisirent des chefs qu’elles nommèrent caporaux. Dans notre île, nous tenons à honneur de descendre de ces espèces de tribuns.

— Pardon, monsieur, s’écria le colonel, mille fois pardon. Puisque vous comprenez la cause de ma méprise, j’espère que vous voudrez bien l’excuser.

Et il lui tendit la main.

— C’est la juste punition de mon petit orgueil, colonel, dit le jeune homme riant toujours et serrant cordialement la main de l’Anglais ; je ne vous en veux pas le moins du monde. Puisque mon ami Matei m’a si mal présenté, permettez-moi de me présenter moi-même ; je m’appelle Orso della Rebbia, lieutenant en demi-solde, et si, comme je le présume en voyant ces deux beaux chiens, vous venez en Corse pour chasser, je serai très flatté de vous faire les honneurs de nos maquis et de nos montagnes… si toutefois je ne les ai pas oubliés, ajouta-t-il en soupirant.

En ce moment la yole touchait la goélette. Le lieutenant offrit la main à miss Lydia, puis aida le colonel à se guinder sur le pont. Là, sir Thomas, toujours fort penaud de sa méprise, et ne sachant comment faire oublier son impertinence à un homme qui datait de l’an 1100, sans attendre l’assentiment de sa fille, le pria à souper en lui renouvelant ses excuses et ses poignées de main. Miss Lydia fronçait bien un peu le sourcil, mais, après tout, elle n’était pas fâchée de savoir ce que c’était qu’un caporal ; son hôte ne lui avait pas déplu, elle commençait même à lui trouver un certain je ne sais quoi aristocratique ; seulement il avait l’air trop franc et trop gai pour un héros de roman.

— Lieutenant della Rebbia, dit le colonel en le saluant à la manière anglaise, un verre de vin de Madère à la main, j’ai vu en Espagne beaucoup de vos compatriotes : c’était de la fameuse infanterie en tirailleurs.

— Oui, beaucoup sont restés en Espagne, dit le jeune lieutenant d’un air sérieux.