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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/159

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scènes du Ramayana. De nouvelles organisations terrestres fournissent, en surgissant, de nouveaux épisodes ; le monde physique semble éclore incessamment au souffle du poète, et, jusqu’au dénouement, il grandit comme un héros, en même temps que le monde idéal. C’est ainsi que la naissance du Gange sert de sujet à l’un des plus fameux fragmens de l’œuvre de Valmiki :

« En ce temps-là, la terre était parée de tourterelles et d’oiseaux célestes ; les sages virent la chute du Gange, de la hauteur de l’Éther jusque dans le fond des vallées. Pleins de surprise, les dieux eux-mêmes vinrent sur des chars traînés par des chevaux, et des éléphans, pour assister à l’arrivée merveilleuse du Gange. Illuminé par leur présence et par la splendeur de leurs ornemens, l’air brilla de l’éclat de cent soleils, pendant que les écailles des serpens d’eau et des crocodiles étincelaient au jour. A travers la blanche vapeur des eaux brisées dans mille chocs, la lumière parut voilée sous des brumes automnales, comme sous les ailes d’un troupeau de cygnes tournoyans dans l’abîme ; ici l’eau se précipitait par torrens, là elle s’assoupissait majestueusement dans son lit ; plus loin, elle débordait de toutes parts, ou elle s’engouffrait dans les cavernes, et recommençait à jaillir en mugissant. Tombée d’abord sur le front du dieu, et de sa chevelure de neige ruisselant sur la terre, cette onde se prodiguait sans s’épuiser. Et les sages qui habitaient ses bords, pensant en eux-mêmes : C’est la rosée du front du dieu, s’y plongèrent aussitôt ; et toutes les créatures virent avec joie l’approche de l’eau céleste, et toutes furent purifiées dans l’eau du Gange.

« Et le roi des hommes, montrant le chemin aux flots, s’élança sur son char resplendissant, pendant que le Gange se précipitait sur ses pas ; les dieux, les sages, les génies avec le prince des serpens, avec le roi des aigles et celui des vautours, suivant les roues de son char, atteignirent le Gange, le souverain des fleuves, le purificateur de toute souillure. »

Ici le génie oriental déborde aussi bien que le fleuve. Ce roi qui, sur son char d’or, montre le chemin aux flots sacrés ; ces créatures qui l’entourent et représentent l’univers appelé à ce spectacle ; cette assemblée de serpens, de crocodiles, cette multitude de dieux traînés par des éléphans, voilà l’Homère indien dans sa pompe accoutumée. Je remarque, à cet égard, que dans la poésie grecque, lorsqu’une puissance de la nature se mêle à l’action, c’est presque toujours sous des traits humains et sous une forme d’art. Au lieu du fleuve, vous eussiez vu ici un vieillard pencher son urne d’or, d’où se seraient