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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/153

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la moitié ! Il donne la sagesse au prêtre, au noble une noblesse nouvelle, la richesse au commerçant, et si, par hasard, un esclave l’écoute, il est lui-même anobli [1]. »

Après que Valmiki a reçu ainsi l’ordre du ciel, ne pensez pas qu’il se jette soudainement au milieu des évènemens de son poème. Le génie de l’Orient ne procède pas avec cette impatience. Avant que l’action commence, il faut encore assister à l’une des scènes qui peignent le mieux la nature contemplative de l’Homère indien. Troublé par l’inspiration qui s’approche, accablé du fardeau de sa pensée, le poète s’assied au pied d’un arbre séculaire. Là il rêve aux vertus, à la noblesse, à la beauté de son héros, et cette méditation est le sujet de son premier chant. Vous voyez ainsi, par avance, le plan entier de son poème se dérouler au fond de sa pensée. Il aperçoit, dit-il, dans son esprit tout le sujet de l’histoire de Rama, aussi distinctement qu’un fruit du dattier dans le creux de sa main. Il mesure lentement dans son intelligence l’étendue de ce poème, océan merveilleux rempli de toutes les perles des Védas. Cette scène, qui suit de près celle de l’apparition du dieu, donne au début du Ramayana un caractère de contemplation et d’extase qui répond à tout ce que nous savons de la religion et des habitudes d’esprit du peuple indien. Le poète voit des yeux de sa pensée son œuvre plus parfaite assurément qu’il ne la fera jamais : n’est-ce pas le moment le plus beau de tout ouvrage humain ? Combien Homère est loin encore de cette idée ! Il est aussi impatient que le génie de l’Occident. Dès les premiers mots, il se précipite sur son sujet, comme un aigle de l’Olympe qui s’abat sur un troupeau, tandis que Valmiki plane d’abord dans la plus haute nue avant de descendre à la réalisation de son dessein. Long-temps il contemple l’idéal des évènemens et des choses qu’il décrira plus tard ; création intérieure de figures que personne ne verra, d’harmonies que nulle oreille mortelle n’entendra ; genèse des formes impalpables, beautés, sommets inaccessibles, parfums non respirés, lumière, strophes, voix dont le poème ne sera que l’écho ou l’ombre atténuée ! Nous-mêmes, nous admirons dans les œuvres des poètes et des sculpteurs les personnages et les figures qu’ils ont créés. Que serait-ce donc si nous pouvions entrevoir ces images, ces êtres moraux, non point tels qu’ils ont été imparfaitement réalisés par des instrumens incomplets, le

  1. On retrouve une promesse semblable dans le poème tout chrétien du Titurel. Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1837, Épopée française.