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de Paris [1], et l’Académie des Sciences morales et politiques, dès son rétablissement, l’avait appelé dans sa section de philosophie. Ce fut vers cette époque que M. Broussais se fit le chef de l’école phrénologique, privée de ses deux fondateurs. Au fond, il y avait beaucoup de rapport entre la localisation des facultés humaines dans le cerveau et la localisation des maladies dans les organes. Ces deux systèmes étaient le résultat de la même tendance et signalaient dans la science une sorte d’anarchie ; le premier, en établissant dans le corps une république d’organes sans unité ; le second, en plaçant dans le cerveau une république de facultés soustraite au gouvernement supérieur de l’ame.

Cette analogie ne fut peut-être pas sans influence sur la nouvelle conviction de M. Broussais. Quoi qu’il en soit, il trouva la division du cerveau en organes distincts plus adaptée à la variété de ses actes et à leur nature, selon lui, matérielle. Il renonça donc à l’indivisibilité de l’action cérébrale, et consentit à transporter, dans la partie postérieure et à la base du cerveau, les instincts qu’il avait jusque-là placés dans les viscères. Mais, en refusant désormais à ceux-ci la faculté de produire les passions, il leur accordait toujours le droit de les exciter. Après avoir adopté la doctrine phrénologique, M. Broussais mit à son service le talent, l’ardeur, la verve, l’activité qu’il conservait encore. Introduite dans ses mémoires académiques, propagée par lui dans un journal, professée dans des cours où il retrouva l’animation de parole, l’affluence d’auditeurs, et les succès éclatans de ses plus célèbres années, cette doctrine obtint les derniers efforts de son esprit fatigué et de sa vie défaillante. Il s’en fit le représentant et le défenseur dans notre Académie. Assidu à nos séances, facile dans son commerce, attentif aux idées d’autrui tout en étant fort arrêté dans les siennes, il prit part à nos travaux tant que ses forces le lui permirent. C’était un excellent confrère que nous devions avoir la douleur de perdre trop tôt.

Il était depuis long-temps en proie à une lente et cruelle maladie, sous laquelle son corps s’affaissait chaque jour sans que sa mâle vigueur fléchit un instant. Moins d’un mois avant sa mort, nous l’avons vu, pâle, exténué par la souffrance, mais soutenu par l’énergie de la volonté, venir une dernière fois au milieu de nous exposer et défendre, avec une parole aussi ferme que son ame, les convictions qui

  1. M. Broussais fut nommé plus tard inspecteur-général du service de santé des armées, et commandeur de la Légion-d’Honneur.