Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/141

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui les produit. M. Broussais, en suivant l’étroite et incontestable dépendance où la sensibilité et l’intelligence se trouvent à l’égard des organes, en conclut non pas que les organes sont les instrumens ici-bas nécessaires de la sensibilité et de l’intelligence, mais que la sensibilité et l’intelligence sont les effets passagers de ces organes.

Comment s’accomplissait d’après lui ce mécanisme matériel qui produisait des résultats moraux ? Par l’entremise physiologique de l’excitation. On se rappelle la théorie de l’irritabilité en vertu de laquelle les agens externes ou internes, appelés modificateurs, contractant les tissus, provoquent une réaction des organes, et les sollicitent à remplir leurs fonctions. Cette théorie suffit à tout dans son unité féconde. Elle rend compte des phénomènes intellectuels qui sont, d’après M. Broussais, un mode particulier d’excitation nerveuse. Ce mode d’excitation a lieu dans le cerveau. Il est produit par deux courans nerveux, l’un externe qui vient des sens et qui le met en communication avec le monde, l’autre interne qui vient des viscères et qui le met en communication avec lui-même. Le premier lui apporte l’impression des objets, le second le cri des instincts. Provoqué par cette double excitation, le cerveau réagit en vertu de son innervation propre et change l’impression des objets en idées, la sollicitation des instincts en actes de la volonté. L’opération qu’il accomplit est analogue à celle de l’estomac qui, excité par les alimens, les transforme en chyle.

Le fondateur de la doctrine physiologique ne reconnaît dans les actes les plus sublimes de l’homme que des produits physiques de son cerveau. Cette créature si richement douée sent, pense, se souvient, imagine, veut, aime, se dévoue, par suite de modifications plus ou moins fortes de sa pulpe cérébrale. Le développement du cerveau et les degrés divers de son excitation causent les différences de ces phénomènes, qui sont les effets échelonnés d’une opération unique. Les plus faibles produisent les instincts, qui sont les débuts de l’intelligence. Les plus considérables donnent le génie, qui est le maximum de l’excitation normale. S’ils sont excessifs, il y a délire, et si cet excès d’excitation dure, il y a folie. L’imbécillité n’est que le défaut d’action de l’organe intellectuel, et la manie n’est que son irritation maladive. Quant à la liberté des déterminations humaines, elle doit être mise au rang des chimères ; et il faut savoir reconnaître dans l’apparence de la volonté l’accomplissement fatal d’une excitation dominante qui, dans le conflit des impressions arrivées de toutes parts au cerveau, l’emporte sur les autres.