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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/841

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il est attaché à la maison d’un prince du voisinage qu’il s’est chargé de divertir, et il s’acquitte le mieux qu’il peut de son rôle de bouffon. Tout en contrefaisant le fou, il a néanmoins conservé sa raison, et ne perd jamais de vue son intérêt. L’exemple de Triboulet, qui vend un beau cheval que le roi lui a donné, pour acheter du foin pour le nourrir, n’est pas perdu pour lui ; il s’aperçoit toujours à temps qu’il n’a plus de cheval, et revend fort bien le foin.

Quand Stentarello a été par trop méchante langue, on lui dit quelque grosse injure ; au lieu de s’en fâcher, il fait le sourd, et si on lui demande pourquoi il ne réplique rien, il répond comme Arlotto : Cet homme est maître de sa bouche, et moi je suis maître de mes oreilles ; je ne veux pas l’entendre.

Un jour que Stentarello se promène avec le prince son maître dans la campagne, ils rencontrent un jeune seigneur florentin, monté sur un beau cheval, suivi d’une nombreuse meute et un faucon sur le poing. Le bouffon le salue très humblement, et prenant un air fort sérieux : — Peut-on demander à son excellence où elle va avec tout ce bel équipage ? lui dit-il.

— Où je vais ! à la chasse, parbleu ! répond le jeune homme.

— Et qu’allez-vous faire à la chasse ?

— Prendre du gibier, imbécille.

— Comptez-vous en prendre beaucoup ?

— J’en doute ; le gibier est rare, la plaine est épuisée ; tout ce que je demande, c’est que mes chiens puissent forcer un lièvre, et mes éperviers attraper une caille ou une grive.

— Voilà tout ?… mais ce gibier-là ne vaut pas un écu !

— D’accord.

— Et ce beau cheval, combien vous coûte-t-il à nourrir par jour ?

— Un écu.

— Et chacun de vos valets ?

— Un écu.

— Et vos chiens, vos oiseaux ?

— Il leur faut une nourriture délicate, et chacun d’eux me coûte également un écu.

— A ce compte voici trente écus que vous déboursez pour en attraper un.

Et Stentarello se tournant vers son maître : — Si Stentarello vient à mourir, lui dit-il, je vous recommande ce jeune homme ; il mérite sa survivance.