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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/840

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fait un bond de quatre pieds de haut ; à la vue d’une femme, il se rassure et veut continuer l’opération interrompue. Cette femme est muette, et elle lui explique par des signes que ce vin qu’il veut boire est empoisonné. Stentarello fait une horrible grimace ; néanmoins il a si soif, que, malgré les avertissemens de la muette, il va goûter le vin, quand tout à coup on entend une grosse voix et un grand bruit de chaînes. L’ivrogne laisse tomber sa bouteille ; il se lève ; ses jambes flageollent et ne peuvent le porter ; sa main tremble si fort, qu’il lui est impossible de trouver la garde de sa redoutable épée. Il voudrait fuir ; mais de quel côté ? D’ailleurs, il n’en a pas la force.

L’officier piémontais est de retour ; il a découvert l’entrée du château, et il est décidé à y pénétrer ; il donne l’un de ses pistolets à Stentarello, et lui dit de le suivre, mais l’invincible napolitain a perdu toute espèce de faculté locomotive ; ses jambes, qui ont subi un singulier ramollissement, lui refusent leur service, et, quand il peut bouger, ses mouvemens sont fort irréguliers ; le pistolet à la main, il recule à la façon des écrevisses ; fort heureusement, le capitaine piémontais est trop occupé de son côté pour s’apercevoir de ce moment de faiblesse du héros, car les brigands sortis du château viennent de l’assaillir. Il fait feu sur le chef ; au bruit de la détonation arrivent les carabiniers, qui combattent et mettent en fuite les brigands. Tant que l’on entend le cliquetis des sabres et le bruit des coups de fusil, Stentarello, qui dès le commencement de l’affaire s’est laissé prudemment tomber derrière une racine d’arbre, fait le mort ; aussitôt que les brigands ont pris la fuite, il se relève, et, saisissant un de ces coquins qui est venu tomber à demi mort à son côté, il le traîne après lui, le frappant du fourreau de son sabre, car dans la bataille la lame, plus dentelée que celle de Falstaff, s’est brisée. Don Stentarello est rayonnant de gloire, il serre la main du Piémontais en lui disant : — Mon ami, vous êtes un brave, je suis content de vous ! — Dans cet instant il se sentirait la force de conquérir le monde.

On voit qu’à Florence on ne se fait pas faute de charger le caractère napolitain ; les Napolitains auraient beau jeu s’ils voulaient renvoyer la balle aux Florentins. Stentarello, vainqueur, ne songe plus qu’à achever son déjeuner : il a retrouvé du même coup la langue, les jambes et l’appétit.

Les derniers Amours de Stentarello, tel est, si je ne me trompe, le titre du plus compliqué de ces petits drames, improvisés en grande partie sur un canevas plus ou moins détaillé. Le Florentin est dégoûté des affaires, il a rompu avec l’état militaire, dont les émotions le fatiguent ;