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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/794

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d’intérêt en était le seul mobile, ne lui répugne plus dès qu’il prend le caractère d’un stratagème amoureux. Admis à toute heure auprès d’Inès, qui, dans son innocence, le comble des plus douces caresses, l’étrange infirmité morale dont on le croit atteint lui permet de paraître quelquefois oublier sa qualité de frère et de donner aux témoignages de sa tendresse une expression vive et passionnée qui, peu à peu, porte un trouble inconnu dans le cœur de la jeune fille. C’est là une situation hardie autant qu’originale, qui, traitée avec moins de délicatesse, eût été presque intolérable, mais que Moreto a su rendre tout à la fois intéressante et comique sans sortir des bornes de la décence. L’arrivée du véritable frère vient remettre toutes choses à leur place, et lorsqu’il est parvenu à faire reconnaître son identité, qu’on lui conteste d’abord, il faut bien accorder à don Fernando la main de la belle Inès. Cette comédie, l’une de celles qu’on représente le plus souvent sur le théâtre de Madrid, y est toujours accueillie avec une faveur due en grande partie à la gaieté pleine de verve qui règne dans tout le rôle du gracioso.

Il y a plus d’un rapport entre les deux précédentes pièces et la Tante et la Nièce. Celle-ci, comme tant d’autres ouvrages de Moreto, est encore imitée d’un drame de Lope qu’elle a complètement fait oublier. C’est, parmi les chefs-d’œuvre de son auteur, un de ceux où il a répandu avec le plus de profusion le véritable comique, celui qui est fondé sur l’observation des faiblesses et des ridicules. Deux jeunes officiers récemment arrivés de l’armée de Flandre viennent de perdre tout leur argent au jeu. Ne sachant plus à quel expédient recourir, ils se rappellent qu’un vieux capitaine, qu’ils ont connu à l’armée, leur a donné une lettre d’introduction pour sa sœur, riche veuve qui habite Madrid. Après avoir, par une adroite altération, substitué aux termes assez vagues de ce billet une recommandation pressante qui doit leur ménager, non-seulement un accès familier, mais encore l’hospitalité dans la maison de la veuve, ils s’empressent de se présenter à elle munis de la lettre ainsi contrefaite. Elle ne manque pas de les accueillir, et de leur offrir de venir demeurer chez elle pendant leur séjour dans la capitale, ce qu’ils acceptent avec empressement. Les choses n’en restent pas là. Bientôt l’un des deux amis devient amoureux d’une jeune nièce que la veuve a sous sa garde, et qui, fatiguée de la contrainte exagérée où on l’a jusqu’alors retenue, n’en est que mieux disposée à répondre aux premiers hommages dont l’expression peut arriver jusqu’à elle. Mais un bizarre contretemps se jette à la traverse de cet amour naissant. La veuve elle-même s’éprend d’une grande passion pour le jeune officier, et ses avances, qu’il n’ose décourager, de peur qu’elle ne l’oblige dans sa colère à quitter sa maison, prennent un caractère si pressant, qu’il ne sait comment s’y soustraire. Elle lui propose de l’épouser. Pour éluder cette offre sans qu’elle puisse s’en offenser, il lui révèle, comme un grand secret, qu’il est son neveu, né d’une liaison secrète du capitaine avec une dame flamande. La veuve, loir de se déconcerter, s’occupe aussitôt des moyens de se procurer les dispenses nécessaires, et, en attentant qu’elle les ait obtenues, elle se prévaut de sa qualité de tante pour accabler de ses caresses le prétendu neveu