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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/789

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Calderon, un intérêt plus réel, tiré soit de la nature comique des situations, soit même de la peinture des ridicules.

Ce n’est pas qu’il n’ait quelquefois manié, et même avec assez de bonheur, le ressort puissant et difficile auquel Calderon a eu si souvent recours. Dans quelques-unes de ses pièces, particulièrement dans la Confusion d’un Jardin, il a prouvé qu’il pouvait au besoin inventer une intrigue aussi compliquée et y porter un degré de vraisemblance et de clarté qu’on chercherait vainement dans Calderon ; mais, je le répète, c’est habituellement par d’autres moyens qu’il a obtenu ses succès.

Dans le Beau don Diego, dont le titre est devenu une locution proverbiale pour désigner la plus frivole fatuité, on trouve le tableau piquant d’un travers qui appartient à tous les temps, bien que, suivant les époques, il change de formes et d’expression. Un élégant de province arrive à Madrid, où il est appelé pour un riche mariage. Tout enivré des succès qu’il a obtenus dans sa petite ville, et persuadé qu’il n’a qu’à se montrer pour entraîner tous les cœurs, il fait éclater dès l’abord son impertinente présomption. Non-seulement il se rend insupportable à la jeune personne qu’il vient épouser et qui a d’ailleurs un autre amour en tête ; mais il blesse même son futur beau-père qui, cependant, pour des motifs de famille et d’arrangemens de fortune, tient beaucoup à son alliance. Telle est même l’opiniâtreté du vieillard, que rien ne le déciderait à abandonner ce projet, si le beau don Diégo, toujours entraîné par sa folle vanité, ne tombait lourdement dans un piège dressé par le valet de son rival. Ce valet, très amusant et très spirituel gracioso, comme tous ceux de Moreto, lui persuade qu’il a inspiré une passion violente à une grande dame, à une comtesse. Le fat, trop persuadé de son mérite pour concevoir le moindre doute, se laisse conduire dans une maison où une femme richement et ridiculement parée, qui n’est autre qu’une soubrette malicieuse, achève de lui tourner la tête par de grands airs qu’il prend pour des manières de cour. Cette scène est fort jolie, et Moreto a trouvé moyen d’y introduire une satire très piquante des écarts du style précieux alors à la mode. La prétendue comtesse, pour éblouir don Diégo, emploie en lui parlant des expressions tantôt vides de sens, tantôt ironiques ou même insultantes, mais pompeuses, sonores, recherchées. Don Diégo, n’y comprenant rien, mais voulant paraître comprendre, et se persuadant que ce sont autant de complimens ou de témoignages de tendresse, s’efforce d’y répondre sur le même ton et se perd dans un inintelligible galimatias. Sûr désormais de sa conquête, il ne daigne pas même chercher un prétexte spécieux pour rompre le projet de mariage qui l’a appelé à Madrid. Le beau-père, indigné de tant d’impertinences, consent enfin à donner sa fille au rival préféré de don Diégo, et ce n’est qu’alors que le fat apprend, à sa grande confusion, le tour qu’on vient de lui jouer.

Le rôle du beau don Diégo, un peu chargé peut-être dans quelques endroits, est d’ailleurs excellent, parfaitement soutenu, et d’un très bon comique. II est impossible de mieux rendre cette intrépidité de bonne opinion contre laquelle viennent échouer tous les conseils, toutes les leçons de l’expérience.