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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/785

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remarquer, et de ce qu’on pourrait faire pour les corriger. Diane, de plus en plus surprise, lui envoie encore une de ses suivantes.


LA SUIVANTE. — Don Carlos, je dois vous dire que la princesse vous a vu.
LE COMTE. — Je m’étais arrêté à contempler cette belle fontaine, et je n’avais pas aperçu son altesse. Veuillez m’excuser auprès d’elle et lui dire que je me retire à l’instant.
DIANE, à part. — Je crois, en vérité, qu’il s’en va. (Elle se lève et s’avance vers lui.) Arrêtez, je veux vous parler.
LE COMTE. — À moi, madame ?
DIANE. — À vous.
LE COMTE. — Que m’ordonnez-vous ?
DIANE. — Comment avez-vous eu la hardiesse de pénétrer en ce lieu, sachant que c’est celui où je viens me reposer avec les dames de ma suite ?
LE COMTE. — Madame, je ne vous avais pas vue ; je me suis laissé attirer par la beauté de ce jardin. Je vous en demande pardon.
DIANE, à part. — Il ne daigne pas même me dire qu’il est venu pour m’écouter. (Haut.) Mais ne m’avez-vous pas entendue ?
LE COMTE. — Non, madame.
DIANE. — Cela n’est pas possible.
LE COMTE. — La faute que j’ai commise est de celles qui ne se réparent qu’en s’abstenant de les prolonger.


Il se retire en prononçant ces derniers mots, laissant la princesse confuse, humiliée, et déjà hors d’état de dissimuler, aux yeux des femmes dont elle est entourée, ce qui se passe dans son ame. Le gracioso, pour lui porter le dernier coup, feint de lui avouer d’un air d’embarras et d’indignation que le comte a trouvé son chant détestable.

Nous ne suivrons pas Moreto dans tous les développemens qu’il a donnés à son sujet. C’est avec un art et une délicatesse incomparables qu’il nous fait voir les progrès de l’amour qu’allument peu à peu dans le cœur de Diane la vanité blessée et le caprice, bien plus qu’une sensibilité réelle. Elle se décide enfin à une dernière et décisive épreuve. Le but que n’ont pu atteindre sa coquetterie et ses avances, elle va essayer d’y parvenir par l’arme puissante de la jalousie. Heureusement elle a pris encore cette fois le gracioso pour son confident, et cette fois encore il a pu préparer le comte à l’attaque dont il va être l’objet.

La princesse y prélude, comme dans les précédens entretiens, par des subtilités métaphysiques sur la tendresse, l’indifférence, et tous les mystères du cœur. Le comte, réfutant une des opinions qu’elle vient d’exprimer, lui fait remarquer en termes assez galans que, n’ayant jamais connu l’amour, elle est peu en état de traiter ces questions.


DIANE. — Je vous répondrai d’abord que la réflexion et le raisonnement peuvent, dans certaines matières, tenir lieu de l’expérience, mais cette expérience même ne me manque peut-être pas pour les comprendre.