Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/782

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


est pour vous un devoir, ne pas savoir la prendre, c’ est, permettez-moi de vous le dire, manquer d’adresse plus encore que d’amour.
LE COMTE. — Si j’avais à feindre ce sentiment, vous trouveriez mon langage plus expressif. Lorsque le cœur est libre, l’esprit trouve facilement les paroles.
DIANE. — Cela veut-il dire que vous m’aimez ?
LE CONTE. — Si je ne vous aimais, d’où me viendrait cette timidité ?
DIANE. — Que dites-vous ? Est-ce sérieusement que vous parlez ?
LE COMTE. — Ne voyez-vous pas que mon ame ne peut plus contenir le sentiment dont elle est remplie !
DIANE. — C’est pourtant vous qui me disiez que vous ne pouviez pas aimer.
LE COMTE. — C’est que je n’avais pas encore été frappé du trait qui m’était réservé.
DIANE. — Quel trait ?
LE COMTE. — Celui dont cette main charmante a pénétré mon cœur. Comme ce poisson merveilleux dont la puissance magnétique, au moment même où il touche le fil suspendu à l’extrémité d’une ligne, imprime au pêcheur une secousse violente et paralyse son bras, ainsi la main qui en ce moment touche la mienne y glisse un poison à la fois brûlant et doux, que je sens circuler dans mes veines, et qui arrive jusqu’à mon cœur.
DIANE, à part. — Victoire ! Son orgueil est enfin subjugué. Je puis enfin punir le mépris qu’il a fait de ma beauté. (Haut.) Vous qui vous regardiez comme si assuré de ne jamais aimer, vous aimez donc sérieusement ?
LE COMTE. — Pouvez-vous douter de l’ardeur qui me consume ? C’est à genoux que je vous supplie de calmer mes souffrances par quelque marque de bonté.
DIANE ; ôtant son masque et retirant sa main. — Laissez-moi ! laissez-moi ! Que dites-vous ? Moi, de l’amour ? Si la passion qui vous entraîne peut vous excuser assez pour vous mettre à l’abri du châtiment dû à tant d’audace, elle ne m’empêchera pas de vous rappeler à la raison. Vous me demandez des faveurs en m’avouant que vous m’aimez ?
LE COMTE, à part. — Ciel ! je me suis perdu… Mais il est encore possible de réparer ma faute.
DIANE. — Avez-vous donc oublié ce que je vous avais annoncé, qu’en m’aimant vous vous condamniez à subir mon mépris sans pouvoir espérer d’émouvoir ma pitié ?
LE COMTE. — Mais vous-même, c’est donc sérieusement que vous me parlez ?
DIANE. — N’est-ce pas sérieusement que vous m’aimez ?
LE COMTE. — Moi ! madame. Juste ciel ! Mon caractère eût-il pu se transformer ainsi ? Moi, aimer sérieusement ? Belle Diane, avez-vous pu le penser ? Si un tel sentiment eût, par impossible, trouvé place dans mon cœur, la honte m’eût empêché de l’avouer. Je ne faisais que me conformer aux usages de cette fête.